Le pouvoir d’achat fait l’objet de toutes les attentions. Et quoi de plus de plus normal, car en dépend directement notre niveau de vie et indirectement notre bien-être. Pour témoigner de l’importance que le terme a acquis au sein de l’opinion publique et la nécessité pour le monde politique de se montrer préoccupé à son égard, rappelons par exemple que l’actuel Président français, Nicolas Sarkozy, en a fait un enjeu de premier plan lors de sa campagne ; en se présentant comme le « Président du pouvoir d’achat » !
Définitions
Produit Intérieur Brut
Le produit intérieur brut (PIB) correspond à la valeur totale de la production interne de biens et services marchands dans un pays donné au cours d’une période donnée (généralement un an) par les agents résidents à l’intérieur du territoire national. C’est aussi la mesure du revenu (des ménages et des entreprises) provenant de la production dans un pays donné.
Inflation
L’inflation correspond à l’évolution de l’indice des prix à la consommation, qui mesure la variation du niveau général des prix des biens et services sur une certaine période, pondérés en fonction de leurs poids respectifs dans la consommation des ménages.
Zone euro
La zone euro (qui fait partie de l’Union économique et monétaire (UEM)) est la zone monétaire qui regroupe les pays de l’Union européenne qui ont adopté l’euro (€) comme monnaie unique. Treize pays européens représentant 318 millions d’habitants en font partie.
██ Pays de la zone euro
██ Pays de l’UE prévus pour entrer dans la zone euro le 1 janvier 2008
██ Pays de l’UE prévus pour entrer dans la zone euro le 1 janvier 2009
██ Pays de l’UE prévus pour entrer dans la zone euro le 1 janvier 2010
██ Pays de l’UE qui ont signé le traité de Maastricht et entreront dans la zone euro
██ Pays de l’UE ayant une dérogation concernant leur adhésion à l’euro
Des pays utilisant l’euro comme monnaie mais n’appartenant pas
à l’UE sont hachurés en bleu
Zone euro, source : wikipedia
Selon une étude de l’Internaute menée fin 2006, 71% des français pensent que leur pouvoir d’achat s’est réduit ces 5 dernières années et 31,4 % de ceux-ci incriminent en premier lieu la monnaie unique. Selon une autre étude, ils seraient 69% à penser que l’euro est le premier coupable du renchérissement du coût de la vie et de la baisse du pouvoir d’achat. Les différences dans les résultats de ces deux études sont notables, mais ces chiffres reflètent un sentiment bien réel chez de nombreux ménages européens : l’arrivée de l’euro s’est accompagné d’une hausse des prix et d’une diminution du pouvoir d’achat.
Qu’en est-il vraiment ? Aucun indicateur unique ne renvoie au pouvoir d’achat qui se révèle somme toute une notion très complexe. Ce dernier est directement affecté par l’évolution du niveau des prix, mais est également intiment lié à la conjoncture économique et à la productivité par travailleur.
Le pouvoir d’achat, une notion aux contours flous
De manière très générale, on pourrait définir le pouvoir d’achat comme la quantité de biens et services que peut se procurer un individu avec un revenu déterminé. Il est relativement aisé de le mesurer au niveau individuel, mais la tâche s’avère ardue lorsqu’il s’agit de l’évaluer à l’échelle d’un pays. L’exercice manque cruellement de précision étant donné la complexité des éléments à calculer et passe inévitablement par le développement de moyennes qui ne tiennent pas compte des inégalités monétaires entre les citoyens. Par ailleurs, le sujet est hautement sensible politiquement et facilement sujet à manipulation.
Le pouvoir d’achat prend sa source dans l’activité de production nationale (mesurée par le Produit Intérieur Brut) et dépend directement du niveau des prix. A l’heure actuelle, coexistent plusieurs indicateurs à son sujet. Beaucoup sont restrictifs et certains sont sujets à polémique ; ils possèdent néanmoins chacun leurs forces et leurs faiblesses. En France, l’indicateur le plus communément utilisé est celui développé l’Institut National de Statistique et d’Etude Economique (INSEE) qui est calculé à partir du revenu brut disponible (c’est-à-dire, de la somme des revenus qui découlent de l’exercice d’une activité, du patrimoine et des prestations sociales - nette des impôts directs et des cotisations sociales versées) et de l’indice des prix à la consommation.
Parmi les autres indicateurs utilisés dans l’hexagone, ont peu citer l’indicateur BIPE/Leclerc, celui de l’Institut National de la Consommation (INC) ou encore celui de la Direction Générale de la Concurrence, de la Consommation et de la Répression de Fraudes (DGCCRF). Dans le cadre de cet article, nous utiliserons une mesure du pouvoir d’achat bien spécifique qui permet aisément les comparaisons à l’échelon européen : le revenu net disponible par habitant (c’est-à-dire le revenu par habitant net d’impôt et de cotisation) en termes réels (autrement dit net de l’inflation).
Au niveau des déterminants du pouvoir d’achat, il faut retenir la croissance économique, qui crée du revenu distribuable et de l’emploi ; l’intervention publique au travers des transferts entre les ménages et les administrations publiques ainsi que le niveau de l’inflation, qui fait office de déflateur. Il faut également ajouter la croissance démographique ou l’évolution du nombre de ménages lorsqu’il est exprimé par ménage et non par tête.
Le pouvoir d’achat : Une évolution en dents de scie
Entre 1998 et 2006, le pouvoir d’achat a augmenté de 7,3% dans la zone euro ; ce qui correspond à une croissance de 1,25% sur une base annuelle. Cependant, derrière ce chiffre moyen se cache une évolution en dents de scie : Entre 1998 et 2000 le pouvoir d’achat a augmenté annuellement de plus de 2,5% tandis que les années 2001 et 2002 ont été marquées par un faible recul de ce dernier. En 2004 il a faiblement augmenté, il a stagné en 2005 pour ensuite se reprendre avec une croissance de plus de 2% l’année dernière.
Par ailleurs, il s’agit là de moyennes qui concernent la zone euro dans son ensemble. Lorsqu’on s’intéresse à ses membres pris individuellement, on observe parfois des évolutions fort différentes d’un pays à un autre. Si les ménages des grandes économies de la zone ont vu leur pouvoir d’achat varier de manière relativement semblable, l’Espagne n’a par exemple pas vu son pouvoir d’achat diminuer depuis 1998. Lorsque l’on compare les performances des pays de la zone euro à celles des autres membres de l’Union européenne, les premiers font figure de mauvais élèves. Alors qu’entre 1998 et 2006 la progression totale du pouvoir d’achat est restée inférieure à 10% en Allemagne et en Italie, elle s’est élevée à 38,9% au Royaume-Uni et a dépassé 100% dans chacun des pays Baltes (Lituanie, Lettonie et Estonie).
A en observer les chiffres, il est vrai que l’arrivée de l’euro a concordé avec une diminution du pouvoir d’achat, ou à tout le moins une réduction de son taux de croissance. De là à en incriminer la devise européenne, il n’y a qu’un pas… À ne pas franchir ! Même si les comparaisons avec les autres membres de l’Union nous y incitent à première vue… Les différences avec les pays non membres de la zone euro reflètent des écarts de dynamisme économique au sein de l’Union et ne trouvent aucune explication dans l’adoption de la monnaie unique. Pour prendre un autre point de comparaison, on peut noter par exemple que l’évolution du pouvoir d’achat de la zone euro a été sur la période 1998-2006 très similaire à celle observée aux Etats-Unis. Le parallélisme entre les deux situations venant du fait que l’évolution du pouvoir d’achat est intiment liée à la conjoncture économique : il augmente généralement en période de croissance et stagne ou recule en période de décroissance. Mais quel est donc l’origine de la baisse marquée de la croissance du pouvoir d’achat à partir de 2001 ?
Faible croissance du pouvoir d’achat : A qui la faute ?
Il faut pour cela s’intéresser de plus près aux déterminants directs du pouvoir d’achat, à savoir l’inflation et la conjoncture économique.
En ce qui concerne la première, elle a été un peu supérieure dans les années 2000 à ce qu’elle était en 1998 et 1999. Par exemple en 2001 elle était de 1,2 point de pourcentage supérieure à ce qu’elle était en 1998, ce qui expliquerait 57% du différentiel de croissance du pouvoir d’achat observé entre ces deux années. Mais les taux d’inflation de 1998 et 1999 étaient particulièrement bas, tandis que les taux du début du troisième millénaire sont restés à des niveaux très modérés, aux alentours de 2%. Le passage à l’euro s’est bien accompagné d’une certaine hausse des prix due à l’effet des arrondis et, en France, au « rattrapage » qui a suivit le blocage des prix décrété pour six mois en 2002. Mais il ne s’est en aucun cas traduit par une envolée des taux d’inflation.
La véritable explication des piètres performances du pouvoir d’achat dans la zone euro ces dernières années réside dans son deuxième déterminant : la conjoncture économique. Les revenus des ménages dépendent directement de la croissance de la productivité des personnes en âge de travailler (pour rappel la valeur totale de la production d’un pays correspond à l’ensemble des revenus des ménages et des entreprises) et cette dernière s’est sérieusement réduite à partir de 2001, entraînant avec elle le pouvoir d’achat.
Par ailleurs, on peut également incriminer la forte hausse des prix de l’immobilier résidentiel (Il faut noter que l’indice des prix à la consommation utilisé pour calculé le niveau d’inflation n’en tient pas compte). Entre 1999 et 2005 ils ont progressé de 37,2 % en termes réels. Le prix d’achat moyen d’une maison a augmenté environ 5 fois plus rapidement que le pouvoir d’achat des ménages. En outre, la hausse des prix de l’immobilier a eu tendance à s’accélérer, alors même que la croissance du pouvoir d’achat ralentissait. Il faut cependant à nouveau relever des évolutions diverses suivant les pays de la zone. Entre 1999 et 2005, les prix de l’immobilier ont ainsi diminué de 13,2% en termes réels en Allemagne, tandis qu’ils augmentaient de respectivement 79 et 122 pourcents en France et en Espagne.
Quelles réponses ?
Premièrement, contrairement à l’impression partagée par de nombreux ménages, le pouvoir d’achat a augmenté, en moyenne, depuis le troisième millénaire et ce serait avant tout le contraste avec les années 90 qui leur donne ce sentiment de régression. Plus généralement, le décalage observé entre la réalité d’une augmentation faible de l’inflation dans la zone euro et le sentiment partagé par les ménages s’explique par une panoplie de facteurs :
Le premier, comme signalé plus haut, réside dans la composition de l’indice des prix à la consommation utilisé pour le calcul du pouvoir d’achat. Ce dernier tient compte du niveau des loyers, mais pas des prix à l’achat de l’immobilier résidentiel. Or, la hausse de ces derniers valorise le patrimoine de ceux qui en possèdent, mais détériore la position de ceux qui désirent acquérir un bien. Autrement dit, l’effet réel de l’augmentation des prix de l’immobilier sur le pouvoir d’achat moyen des ménages est nul, mais représente un facteur certain d’inégalité.
Le deuxième est la sur-pondération de produits visibles : Les ménage se focalisent généralement sur l’évolution des prix des services et de produits spécifiques (produits alimentaires, tabac, énergie …) pour se forger une opinion sur l’évolution générale des prix. Or les prix de l’énergie, du tabac et des services on fortement augmenté ces dernières années. En revanche, les consommateurs prêtent moins d’attention aux baisses de prix et aux améliorations technologiques qui touchent des produits manufacturés tels que les micro-ordinateurs ou les appareils digitaux.
Le troisième correspond au poids des dépenses contraintes : La vision de l’inflation des ménages serait directement guidée par le niveau des dépenses contraintes, c’est-à-dire celles qui sont réalisées avant tout arbitrage en matière de dépense courante (loyer, charges d’habitation, assurances, remboursements…). Or leur part dans l’ensemble des dépenses ménagères aurait augmenté depuis 2002.
Le quatrième relève des différences dans les structures de consommation : L’IPC reflète le panier de consommation moyen pour l’ensemble des ménages, alors que ceux-ci peuvent avoir des structures de consommation fort différentes. On peut noter que la forte hausse des prix de produits comme le tabac et le carburant ont davantage affecté les ménages modestes que les hauts revenus ces dernières années.
Enfin, on peut ajouter deux facteurs de portée plus limitée tels que la hausse du « prix psychologique » liée à la perte de repère due au passage à l’euro, les innovations de produit et de packaging (ces dernières facilitent parfois grandement la vie des consommateurs, mais se paie cher lors du passage en caisse) ainsi que la croissance du nombre de ménage due au vieillissement de la population et au phénomène de décohabitation qui a pris place dans plusieurs pays.
La solution à ce décalage réside dans le développement d’indicateurs de pouvoir d’achat mieux représentatifs de l’évolution du coût de la vie pour la population. Des appels en ce sens ont déjà été lancés, notamment par l’ancien premier ministre français, Dominique de Villepin, mais l’exercice s’avère très délicat et aucune solution véritablement satisfaisante n’a vu le jour jusqu’à présent.
Deuxièmement, s’il est vrai que le pouvoir d’achat a accusé un maigre recul en 2001 et 2002, l’euro ne peut en être tenu pour principal responsable. Il y a bien eu une légère inflation réelle anormale lors de l’adoption de la monnaie unique, mais les coupables de la baisse du pouvoir d’achat sont avant tout le ralentissement de la croissance de la productivité et la hausse des prix de l’immobilier. A l’heure actuelle, il n’y a plus aucun lien objectif entre l’inflation et le fait d’utiliser l’euro à la place des monnaies nationales. Une fois de plus l’euro apparaît comme le bouc émissaire de maux qui ne lui sont pas imputables.


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