Un groupe asymétrique et fragile
Depuis sa création en 2009, la survie du groupe ECR ne tient qu’à un fil. Avec cinquante-quatre députés européens venant de huit Etats membres de l’UE, les Conservateurs eurosceptiques représentent la 5ème force politique au Parlement mais respectent tout juste le quota minimal (en termes de nombre d’Etats membres) pour constituer un groupe politique. En effet, si un seul eurodéputé, unique représentant de sa délégation nationale (comme c’est le cas pour cinq d’entre eux !) venait à quitter le groupe, ce dernier cesserait automatiquement d’exister.
Dès lors, le pouvoir de veto de ces eurodéputés est d’autant plus important : « Si vous ne votez pas tel ou tel amendement que je présente, je démissionne du groupe… et vous vous pourrez dire au revoir au groupe par la même occasion. »
A côté de ces députés, seuls élus dans leurs Etats membres, trois grosses délégations se partagent 90% des sièges de l’ECR : les Tories britanniques, le parti conservateur polonais PiS et les conservateurs tchèques de l’ODS. Une disproportion entre délégations qui rend le groupe d’autant plus asymétrique et fragile.
Mais, au-delà de l’euroscepticisme bon teint, il est difficile de trouver des convergences politiques entre les eurodéputés de l’ECR…
Dirigeants et députés sulfureux
En effet, de nombreux points séparent les partis représentés dans les trois grandes délégations :
le PiS (Droit et Justice), des frères Lech et Jaroslaw Kaczynski, est un parti authentiquement réactionnaire, comme l’ont souligné Le Monde et Libération dans leurs articles. Le discours du PiS et de ses dirigeants repose sur un mélange d’ultra- conservatisme catholique mystique, de populisme social, d’homophobie mesurée, d’agitation du spectre tantôt allemand, tantôt russe, tantôt anglo-saxon et d’euroscepticisme fervent, assimilant sans honte l’intégration européenne à certains aspects de l’URSS. Une comparaison qu’a fait sienne à plusieurs reprises Vaclav Klaus, le président du parti ODS et actuel président de la République tchèque…
Toutefois, l’ODS et Vaclav Klaus sont bien plus libéraux que le PiS. Jamais un seul dirigeant du PiS ne se risquerait à déclarer, à l’instar de Vaclav Klaus récemment, que la crise actuelle est comme « un rhume qui passera et qu’il n’est nul besoin d’agir ». Néanmoins, les deux tentatives d’obstruction à la signature du traité de Lisbonne de la part de Lech Kaczynski (décédé depuis) et de Vaclav Klaus fin 2009 reflètent l’euroscepticisme forcené qui les rapproche. En outre, les positions sur les sujets environnementaux sont très proches : volontairement provocateurs, Vaclav Klaus et Lech Kaczynski se sont illustrés à plusieurs reprises par des déclarations à la limite du climato-scepticisme…
Entre ces deux positions (l’ultra-libéralisme de l’ODS et l’ultra-conservatisme du PiS), de nombreux Tories britanniques se sentent mal à l’aise. En effet, même si les Conservateurs britanniques restent en majorité bien plus libéraux que de nombreux partis chrétiens-démocrates et de centre-droit continentaux (PP en Espagne, UMP en France, Cdh et CD&V en Belgique, CDU en Allemagne), leurs positions sont bien plus centristes que celles de l’ODS et du PiS, en particulier depuis l’élection de David Cameron à leur tête. En effet, ce dernier, en promouvant le « conservatisme compassionnel » et en mettant en avant les avancées environnementales des Conservateurs, a remis les Tories au centre et les a, de fait, éloigné de leurs amis européens…
Mais même chez les Conservateurs britanniques élus au Parlement européen, acquis au pragmatisme, on a le goût de la provocation. Ainsi, Daniel Hannan, ancienne plume du Daily Telegraph (où il tient toujours un blog) et farouche eurosceptique, maîtrise parfaitement ses dérapages : fustigeant souvent les incohérences du système européen actuel, il s’illustre volontiers en opposant à la NHS (la Sécurité sociale britannique) sur les ondes…américaines (de Fox News).
Roger Helmer, quant à lui, bien que Britannique, rejoint facilement Vaclav Klaus : en novembre 2009, il a declare : "the world is cooling and... more and more scientists around the world are breaking cover to challenge the theory of man-made global warming. Perhaps world religions should have more faith in God, and less in the Intergovernmental Panel on Climate Change”
Leurs collègues tchèques et polonais s’illustrent également dans des tirades plus ou moins lapidaires sur le changement climatique ou les droits des homosexuels. Des déclarations qui ne sont pas passées inaperçues chez les travaillistes britanniques, déclarations qui ont fait le tour de la toile en vue de discréditer David Cameron lors des dernières élections…
Un groupe qui, à force de taper sur l’Europe, tape sur le système…
Comme l’a rapporté le journaliste britannique Ian Dale, la rencontre de la semaine dernière entre David Cameron, Michal Kaminski (PiS), président du groupe ECR au Parlement européen, et Jaroslaw Kaczynski, candidat malheureux du PiS à la Présidence de la République polonaise et frère de l’ancien président, a donné lieu à un étrange débat. L’objet ? Les prétentions de Timothy Kirkhope, eurodéputé britannique, au leadership du groupe.
Michal Kaminski, qui n’ignore pas les ambitions de Timothy Kirkhope, a eu la désagréable surprise de voir ce dernier assister au meeting…

- Du rififi à l’ECR
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Michal Kaminski, David Cameron et Timothy Kirkhope, se sont rencontrés le 17 juin dernier, officiellement pour discuter d’affaires importantes avant le Conseil, officieusement c’est bien une bataille de pouvoir que devait arbitrer le nouveau Premier ministre britannique.
Source : [site du Groupe ECR]
L’objectif de la réunion était simple : faire en sorte que Timothy Kirkhope accède à la présidence du groupe ECR, soit en délogeant Michal Kaminski, soit en devenant co-président (le système existe pour le groupe des Verts/ALE et le groupe europhobe Europe Liberté Démocratie).
Ian Dale rapporte que, selon une source, le lendemain de cette rencontre, un tapage a eu lieu au sein du groupe. Le premier problème étant que, personne au sein du groupe ECR, n’a été prévenu de la tentative de putsch de Timothy Kirkhope. Le deuxième problème étant que rien, dans les statuts du groupe, ne prévoit la création d’un système de coprésidence.
Dans son blog, Ian Dale essaye d’analyser les causes d’un tel évènement :
David Cameron serait-il embarrassé de la couverture négative qu’il lui a été faite sur ses alliés européens, notamment lors des dernières élections ? Il voudrait ainsi briser le groupe ECR…
ou –et c’est plus probable- il s’agit d’une initiative unilatérale de Timothy Kirkhope, ce dernier assurant au cabinet Cameron que le principe d’une co-présidence aurait été agréé par les partis membres en amont.
Face à cette décision, Vaclav Klaus, se comportant comme le chef de la délégation des eurodéputés de l’ODS, a illico presto appelé David Cameron pour clarifier la situation et tenté de comprendre, voire d’empêcher la décision.
Peine perdue : le groupe se dotera sous peu d’une co-présidence.
Des questions qui restent sans réponses
Cet épisode est significatif : les Conservateurs britanniques n’arrivent pas à produire une réflexion un tant soit peu cohérente et non-dogmatique sur l’Europe. En se centrisant tout en s’affirmant viscéralement eurosceptiques, ils se sont à la fois éloignés de leurs anciens alliés du PPE et de leurs nouveaux alliés de l’ECR.
De plus, cet épisode prouve qu’il est difficile d’être eurosceptique, de siéger au Parlement européen et d’assumer son identité de parti de gouvernement. Car, si même le fonctionnement d’un groupe politique européen se gère depuis une capitale européenne, fût-elle Londres, sur le mode des relations intergouvernementales, qui peut dire que ce groupe représente les citoyens européens et non les gouvernements ? Quelle est la marge d’indépendance de ce groupe face au Conseil ?
Enfin si des tensions apparaissent déjà (au bout d’une année !) dans un groupe si fragile, il est plus que légitime de se demander : combien de temps l’ECR survivra- t-il ?


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