Crise humanitaire à Lampedusa
Depuis le mois de janvier, plus de 20.000 migrants sont arrivés sur l’archipel des Pélages, ces trois îlots italiens situés au large des côtes tunisiennes et dont la plus peuplée, Lampedusa, compte envrion 6.000 habitants.
Qui sont ces « Tunisini » comme on les appelle en Italie ? Bien que la plupart des sources parlent d’une majorité écrasante de Tunisiens, sont mentionnés également des Subsahariens, des Erythréens, des Somaliens, des Libyens, et, de plus en plus, des femmes et des enfants.
A ce jour, on n’a toujours pas accès à des données précises sur ces 22.000 personnes qui sont arrivées et que la Tunisie a refusé de reprendre collectivement. Sur le site ad hoc créé par l’Organisation Internationale pour les Migrations pour suivre les déplacements de population depuis la Libye, l’Italie et la Grèce font partie des Etats pour lesquels aucun chiffre officiel n’est fourni… au même titre que le Soudan, le Tchad, ou encore l’Algérie.
Ce que l’on sait, c’est qu’une crise humanitaire a bien eu lieu à Lampedusa, où la pression est montée peu à peu, au rythme régulier des bateaux en provenance de Tunisie et de Libye. Malgré les transferts organisés vers des centres en Sicile et sur la péninsule italienne, le seuil critique a été atteint lorsque la nourriture est venue à manquer le 30 mars dernier.
Une question d’échelle
Dans ce contexte insulaire, le chaos fut bien réel et relayé largement dans les médias : en continu, les télévisions italiennes ont diffusé les terribles conditions de survie de migrants et la colère des habitants de l’île. Quelques jours plus tard, survenait le drame du naufrage d’un de ces bateaux surchargés au large des côtes italiennes, faisant près de 250 disparus : autant dire le sommet de l’iceberg.
Le même site ad hoc de l’OIM, rappelle que le total des déplacés par la crise libyenne atteint près de 490.000 personnes, dont la plupart ont été accueillies en Tunisie et en Egypte, deux Etats pourtant récemment secoués par le printemps arabe. L’Union européenne et ses Etats membres, qui comptent parmi les principaux bailleurs de fonds dans le domaine humanitaire, ont bien entendu salué la solidarité du Maghreb, mais hors de question pour eux de gérer une crise humanitaire sur leur propre territoire.
Car à en croire les déclarations des dirigeants européens, l’arrivée de 20.000 personnes en l’espace de trois mois serait une crise migratoire à laquelle ils ne seraient pas en mesure de répondre. Un « tsunami humain » pour Silvio Berlusconi, un « raz-de-marée » pour la place Beauvau : si les gouvernements européens ne sont pas d’acord sur les actes, ils le sont en tout cas sur les mots. Le Parlement européen lui-même a affirmé ici qu’aucun pays ne peut faire face seul à l’afflux de milliers de migrants.
A crise humanitaire, réponse humanitaire ? Loin de là.
L’Italie a été la première à devoir adresser une réponse politique à cette crise humanitaire. Mais dans ce pays où le thème de l’invasion clandestine est omniprésent, la réaction immédiate n’a pas été celle d’une gestion humanitaire de la crise. Au contraire, comme le montrent les termes de la Ligue du Nord, l’une des premières formations politiques à s’exprimer sur le sujet: « Föra di ball » (soit « qu’ils se cassent").
Ce n’est que dans un second temps, après une improvisation aux accents ubuesques de la part de Silvio Berlusconi, que le gouvernement italien a fini par prendre des mesures, en deux volets : premièrement, « fermer les vannes » avec l’obtention d’un accord de rapatriement avec le nouveau gouvernement tunisien ; deuxièmement, relâcher la « pression migratoire » pesant sur l’Italie en octroyant aux personnes déjà arrivées un permis de séjour temporaire valable dans l’espace Schengen.
En d’autres termes, d’une part l’Italie a obtenu, à l’issue d’âpres négociations, le rapatriement des futurs arrivants Tunisiens en échange d’aides financières et techniques considérables, et d’autre part, face au catégorique refus tunisien de reprendre les 22.000 migrants déjà arrivés en Europe, Rome a imposé une solution européenne à leur accueil.
L’Europe prête à exploser pour 22.000 migrants de trop ?
Très vite, il est devenu clair que le match de ping-pong ouvert par l’Italie contre la Tunisie allait se poursuivre contre la France, concernée au premier chef par la délivrance massive de ces permis.
En effet, dès le lendemain de l’annonce des mesures prises par l’Italie, une circulaire est venue « rappeler » aux préfets les cinq conditions de validité de ces permis de séjour, dont une condition financière. Qu’ils ne satisfassent pas à l’une des conditions, et les détenteurs du permis seront reconduits à la frontière italienne. Depuis, le ministre de l’Intérieur Claude Guéant a annoncé l’intensification des contrôles à la frontière italo-française.
Retour donc au point de départ. Il faut dire que ces déclarations françaises n’ont fait qu’officialiser une pratique de surveillance frontalière et de reconduite en Italie déjà signalée ici et là.
Il s’agit bien de la renaissance ad hoc d’une frontière interne à l’espace de libre circulation européen, sur fonds de fuites diplomatiques évoquant une possible explosion de Schengen. Hier, le ministre de l’Intérieur italien Roberto Maroni est allé plus loin, remettant en cause l’adhésion même de son pays à l’Union européenne : « Est-ce que cela a du sens de rester dans l’Europe ? » a-t-il demandé.
A crise humanitaire, réponse sécuritaire
Depuis cette remise en question, des contre-déclarations n’ont cessé d’être émises par des membres du gouvernement italien. Mais le choc a porté ses fruits, qui a poussé à des réactions jusqu’aux plus hautes sphères dirigeantes de l’UE.
La Commission européenne était restée jusque là sur les déclarations de la commissaire Cecilia Malmström. Celle-ci consistait en la réaffirmation de la responsabilité italienne dans la gestion des migrants et le rappel des mécanismes classiques de solidarité Européenne, notamment l’agence de surveillance des frontières européennes, Frontex, dont elle promettait l’accroissement des activités au large des côtés tunisiennes.
Depuis, le Président de la Commission, José Manuel Barroso, s’est rendu personnellement en Tunisie pour plaider la cause d’un accord tuniso-italien sur le rapatriement des 22.000 migrants. Il demeure que la solution envisagée par la Commission est le triptyque classique : externalisation, éloignement, enfermement. Aucune mesure d’accueil d’urgence n’a été encouragée ni suggérée, ni aucune disposition pour assurer le traitement juridique auxquels ces migrants ont droit.
A réponse sécuritaire, crise sécuritaire
A une urgence avant tout humanitaire, les Etats membres et les organes de l’Union européenne ont donc répondu par l’éloignement, le rejet et l’inaction. La solidarité européenne avec les peuples arabes, affirmée à l’extérieur dans les mots et dans les actes, ne tient guère quand elle doit s’appliquer à l’intérieur du territoire européen.
La situation d’urgence humanitaire s’est ainsi déplacée de l’île de Lampedusa, aux petites villes italiennes frontalières de la France, comme Vintimille (25.000 habitants) et Bardonecchia (3.000 habitants). Et c’est de nouveau localement que cette urgence humanitaire doit être gérée, provoquant des scènes de chaos à l’air de déjà-vu.
Les Etats membres de l’UE ne sont certes pas responsables de la crise, mais ils sont responsables de leur gestion de la crise. Et du fait de leur attitude, une crise migratoire de faible ampleur s’est transformée en situation d’urgence humanitaire grave et durable, doublée d’une crise de solidarité interne, et même désormais d’une crise sécuritaire.
Car ceux des 22.000 migrants qui ont été temporairement régularisés sont aujourd’hui pour la plupart livrés à eux-mêmes, sans bagages, sans ressources. Alors, lorsque la ministre autrichienne Maria Fekter affirme que « laisser entrer des gens qui ne peuvent se nourrir par leurs propres moyens, qui ne peuvent prouver qu’ils ont des ressources ne ferait que préparer le terrain à la criminalité et, en tant que responsable de la sécurité, je ne peux l’autoriser », comment ne pas être tenté de lui répondre : à qui la faute ?


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