« Des drapeaux européens, il doit y en avoir plus ici qu’à Bruxelles », s’exclame Djemali en souriant. Assis devant sa maison d’hôtes, il regarde avec amusement le ballet quotidien des blindés de l’UE. Depuis plus d’un an déjà, ces véhicules sillonnent les chemins pierreux de la campagne géorgienne. Avec le temps, les habitudes s’installent. « On s’arrête toujours ici pour enfiler nos gilets pare-balles avant les visites des check-points », explique un observateur européen, policier de formation. Arrivés à Odzisi, les Européens engagent la conversation avec les policiers géorgiens qui s’abritent du soleil derrière un muret de sacs de sable. Ils font quelques pas ensemble en scrutant les drapeaux russes hissés à quelques centaines de mètres de là.
La Mission d’observation en Géorgie (EUMM) représente les yeux de l’Europe : pas d’armes, seulement des jumelles. Observer, écouter et rendre compte à Bruxelles constitue l’essentiel de la mission des bérets bleus. Leurs objectifs : assurer la stabilité de la région et rétablir la confiance après le conflit armé d’août 2008 entre la Géorgie et la Russie. Toutefois, plus d’un an après les premiers pas des observateurs dans le pays, un constat amer s’impose : l’EUMM ne peut toujours pas se rendre dans les provinces séparatistes géorgiennes d’Abkhazie et d’Ossétie du Sud dont Moscou a reconnu l’indépendance. Si, sur le papier, le mandat de la Mission couvre l’ensemble du territoire géorgien, la réalité du terrain est différente. Ici, Moscou continue à imposer ses choix, rappelant à l’UE les défis qui se présentent à ses frontières orientales. Avec l’élargissement, l’étranger proche de Moscou est aussi devenu le nouveau voisinage de l’Union.
A l’Est et au Sud : l’arc des crises
À quelques milliers de kilomètres, la frégate belge Louise-Marie fend les eaux tropicales de l’océan Indien. « Loma », comme certains l’appellent familièrement, participe à la mission Atalante. Il s’agit de la première opération maritime de l’UE. « Loma » patrouille dans une zone allant du golfe d’Aden aux Seychelles. Soit une zone vaste comme toute la mer Méditerranée. Sa mission principale consiste à escorter les bateaux dans ces mers que sillonnent les pirates venus de la corne de l’Afrique. « Ce sont des criminels de droit commun », explique un membre de l’Etat-major de l’Union européenne, « mais en haute mer, en dehors de toute juridiction nationale, cela va de soi d’envoyer les navires de guerre ».
Cette mission est donc la première dans laquelle l’UE a « un ennemi » : les pirates. Les autres opérations extérieures de l’Union, depuis 2003, ont vocation à participer à la gestion de crises et au maintien de la paix. Il y a

- Une patrouille de l’opération Atalante au large des côtes somaliennes
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(photo : ©rockcohen sur flickr.com)
dix ans, la politique européenne de sécurité et de défense (PESD) est née de cette nécessité : mettre sur pied une force de réaction rapide pour permettre aux Européens d’intervenir, indépendamment de l’OTAN, dans les crises et les conflits. Cette nécessité, c’était les Balkans : la Bosnie, le Kosovo avaient fini par emporter le consensus des pro et des contra, atlantistes et européistes, souverainistes et neutres. Mais très vite, les missions de l’UE ont débordé les frontières de l’Europe.
En effet, les Européens doivent faire face à une demande de sécurité qui explose depuis quelques années, du fait d’un contexte sécuritaire qui s’est détérioré à l’Est et au Sud de l’Europe – dans ce qu’on appelait « l’arc des crises » durant la guerre froide. Ces nouveaux défis sont renforcés par une certaine indisponibilité des Etats-Unis, largement mobilisés en Irak et en Afghanistan. Un fardeau doublé d’une opportunité pour l’UE, forcée ainsi de prendre en main son destin sur les dossiers qu’elle privilégie – comme la Grande Europe ou l’Afrique où on a vu se déployer les soldats de l’UE. Cependant, ces missions militaires ne sont que la partie visible de l’iceberg.
Une force de civils
La Politique européenne de sécurité et de défense, c’est aussi une réalité plus fuyante, moins spectaculaire : les missions civiles de gestion de crises. Civiles ? C’est-à-dire ni militaires, ni armées. A côté des milliers de soldats partis stabiliser les Balkans ou seconder les casques bleus de l’ONU depuis 2003, ce sont aussi des magistrats, des conseillers, des observateurs et des policiers qui ont été déployés sous drapeau européen pour contribuer à la sécurité de l’Europe.
Cette sécurité de l’Europe, à l’heure de la mondialisation, il est acquis pour les Vingt-Sept qu’elle dépend aujourd’hui de la stabilité du monde. C’est dans ce contexte qu’on a vu partir en mission, sous étendard européen, des civils non armés pour surveiller un désarmement à Aceh (Indonésie) ou un cessez-le-feu à Tbilissi (Géorgie), des gardes-frontières en Moldavie pour contrôler l’immigration clandestine, des magistrats en Afghanistan et au Kosovo, ou encore des policiers dans les Territoires palestiniens.

- Observateurs européens en Géorgie
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Ces observateurs font partie de la Mission d’observation de l’UE en Géorgie, l’une des 23 opérations déjà lancées dans le cadre de la Politique européenne de sécurité et de défense (© Marie Frenay)
Cet instrument civil, méconnu du grand public, a permis à l’UE de s’impliquer là où des militaires ne l’auraient pu – à cause des réticences locales ou celles des Européens eux-mêmes. Pourtant, le coût politique d’une opération civile n’est pas forcément moindre : pour les Etats membres, envoyer des policiers et autres observateurs non-armés en Géorgie, c’est prendre le risque – même si un embourbement est exclu – d’un camouflet ou d’une défaite diplomatique, voire d’un envenimement des relations avec la Russie.
Entre intérêts nationaux et européen
Cet instrument – la gestion civile des crises – dont l’OTAN n’est pas pourvu, fait de l’Union européenne un acteur unique du maintien de la paix dans le monde. Toutefois, l’activisme de l’UE dans le cadre de ses opérations extérieures ne signifie pas qu’elle ait réussi à développer une diplomatie européenne cohérente. Le Concept de sécurité [1]de l’UE demeure largement consensuel, et il reste difficile d’entrevoir aujourd’hui une Europe « stratégique ». Hormis les missions dans les Balkans, qui se sont imposées à tous les gouvernements européens parce qu’un « trou noir » géopolitique au cœur de l’UE était inconcevable, peu d’opérations, qu’elles soient civiles ou militaires, ont semblé drainer un intérêt proprement européen. Découlant toujours d’une décision volontaire – dans la plus pure logique intergouvernementale – la plupart des opérations n’impliquent qu’une partie des Etats membres.
Or la reconnaissance d’un « intérêt vital » pour l’UE – à défaut de pouvoir parler d’intérêt national – est une condition sine qua non pour que les ressources nécessaires soient déployées par l’ensemble des Etats membres. Mais aussi pour que la cohésion se crée dans un champ diplomatique qui ne peut souffrir un défaut de crédibilité. L’envoi de quelque 200 observateurs de l’Union en Géorgie en traduit l’espoir : voisinage, sécurité énergétique et économique obligent, tous les Etats membres participent à cette Mission, qui apparaît dès lors comme un véritable appui pour la politique étrangère de l’Union. Tous y participent… à l’exception de Chypre, théâtre du dernier conflit gelé que l’Union européenne doit encore régler à l’intérieur de ses propres frontières.


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