Elections en Pologne : un résultat entre stabilité et modernité

30,6 millions de Polonais étaient appelés aux urnes le 9 octobre dernier pour élire les membres des deux chambres de leur Parlement, la Diète et le Sénat, pour les quatre prochaines années. Après une campagne plutôt décevante, sans aucune confrontation directe entre les sept partis en lice, les Polonais se sont timidement mobilisés pour réaffirmer leur confiance au parti du premier ministre Donald Tusk. Celui-ci va donc pouvoir entreprendre une deuxième législature, fait inédit dans la Troisième République de Pologne habituée à l’alternance. Alors que tous les yeux étaient rivés sur le traditionnel duel opposant la Plateforme Civique libérale proeuropéenne (PO) et le Droit et Justice conservateur et eurosceptique de Jarosław Kaczyński (PiS), un nouveau parti anticlérical, le Mouvement de soutien à Palikot, a créé la surprise de ce scrutin en obtenant 10% des voix.


Un vote pour la stabilité

Seuls 49% des électeurs se sont déplacés (contre 54% en 2007) pour offrir 39% des voix à la Plateforme Civique libérale (PO), arrivée en tête du scrutin. L’abstention est régulièrement élevée en Pologne, le manque d’énergie dans la campagne de la plupart des partis n’a pas aidé. La PO a mené sa campagne en deux temps. D’abord autour du slogan « la Pologne en chantier », s’appuyant sur le développement des infrastructures du pays, largement accéléré ces quatre dernières années, notamment grâce aux aides européennes. Construction d’autoroutes, modernisation du réseau routier, nouveaux stades de football (perspective Euro 2012 oblige), la Pologne change à vue d’œil. A cela s’ajoute une bonne résistance à la crise, le pays étant le seul membre de l’UE à avoir maintenu une croissance positive en 2009 (+1,7%). Ceci a sans doute convaincu la classe moyenne, socle des électeurs de la PO. Mais lorsque à la fin de l’été, le Droit et Justice (PiS) est remonté dans les sondages, la PO est passée à la vitesse supérieure et Donald Tusk est parti en campagne de proximité, sillonnant les routes de Pologne à la rencontre de la population. Il ressort comme le grand gagnant de ce scrutin et s’offre une nouvelle étiquette de présidentiable. L’issue du scrutin garantit donc une stabilité politique à la Pologne, ce qui est de bon augure pour l’avenir du pays et devrait renforcer la confiance des partenaires européens.

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Donald Tusk

En campagne à travers la Pologne pour sa réélection.


© PlatformaRP

La PO n’a pas non plus hésité à brandir la menace d’un retour du PiS au pouvoir, de ses positions conservatrices et eurosceptiques, dont les jeunes et les citadins ne veulent plus entendre parler. Il en va autrement au sein de la tranche la plus âgée de la population et dans les zones rurales où les habitants continuent à soutenir le parti, notamment dans l’est du pays. Le PiS a obtenu 29% des suffrages, essuyant ainsi sa sixième défaite consécutive, mais conservant son statut de premier parti d’opposition. Sa campagne peut se résumer à une fustigation de la politique menée par le gouvernement en place, dénonçant « l’état catastrophique de l’économie polonaise », sans fournir plus de détails. Le PiS a renoué avec ses idées nationalistes et sa peur de l’étranger pourtant mises de côté lors de la dernière présidentielle. La théorie du complot autour de l’accident de l’avion présidentiel en avril 2010 à Smolensk n’a pas été directement évoquée lors de la campagne, car 84% des Polonais souhaitaient que cette affaire reste en dehors des élections. Mais l’ombre de cette affaire a continué de planer sur la campagne.

L’Eglise et la gauche affaiblies par le scrutin

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Anna Grodzka

Première élue transsexuelle élue en Pologne.


© R-A-D-E-K

Si les deux principaux partis restent proches de l’Eglise catholique, un vent nouveau commence à souffler sur le pays. En effet, le parti anticlérical de Janusz Palikot, homme politique atypique et provocateur, a séduit 10% de l’électorat et s’offre ainsi la troisième place du scrutin. Ce riche homme d’affaires de 47 ans (il a fait fortune dans l’alcool et l’édition), arrivé dans les rangs de la PO en 2005 fait cavalier seul depuis un an. Sa campagne a touché aux questions de société les plus polémiques : la légalisation de l’IVG, celle de l’euthanasie, ou encore du cannabis. Mais c’est surtout les questions de renforcement de la laïcité avec des mesures comme le retrait des croix dans les lieux publics, l’arrêt de l’enseignement religieux à l’école publique et l’omniprésence du clergé, qui sont les plus bouleversantes. Cela introduit la question de laïcité dans le débat public, ce que le président de la République, Bronisław Komorowski a lui-même souligné : « c’est une situation inédite qui expose de vieilles questions sous une nouvelle lumière, tous les partis devront désormais faire avec ». Le discours de Palikot, teinté de populisme, semble se frayer un chemin dans la société polonaise, qui prouve par ce vote que ses mœurs évoluent. Ce que prouve également l’élection de Anna Grodzka, membre du parti Palikot. Cette transsexuelle de 57 ans a été élue députée de la très pieuse Cracovie. Elle ne sera pas seule dans son combat pour le droit des LGBT, puisque le président de la Campagne contre l’homophobie, Robert Biedron, a lui aussi gagné son siège de député avec le parti Palikot.

De son côté, Janusz Palikot a pour ambition de former une coalition avec la PO, même si Donald Tusk semble préférer garder la combinaison actuelle en prolongeant le partage du pouvoir avec le Parti Paysan Polonais (PSL). Ce dernier a remporté 8% des sièges, ce qui permet à la PO de garder une majorité en restant alliée au parti centriste chrétien qui a axé sa campagne sur la « dignité humaine ». Palikot restera donc à priori dans l’opposition, mais la PO pourrait faire appel à son groupe parlementaire pour faire passer certaines lois controversées.

Le grand perdant du scrutin est donc la gauche traditionnelle de l’Alliance de la Gauche Démocratique (SLD), qui n’obtient que 8% des suffrages (contre 13,15% en 2007). Sa campagne qui portait sur des questions de société comme les unions civiles, la prise en charge de la fécondation in vitro par l’Etat, la question du nucléaire (la Pologne sera prochainement dotée de ses deux premières centrales) ne semble pas avoir convaincu. De nombreux militants ont en effet quitté les rangs du SLD pour rejoindre Palikot. A cela s’ajoute une mauvaise image de la gauche qui persiste, du fait de ses liens avec le POUP, le parti ouvrier au pouvoir pendant la période communiste. Face à cette défaite cuisante, le chef du parti, Grzegorz Napieralski a déjà déclaré qu’il ne serait pas candidat à sa succession.

Priorité à la Présidence de l’UE

Après l’annonce des résultats, Donald Tusk a déclaré que le gouvernement resterait inchangé jusqu’à la fin de la Présidence polonaise de l’UE, pour que les mêmes ministres puissent assurer la continuité des dossiers ouverts. Ce n’est donc que début 2012 que l’on apprendra de façon définitive quelle sera la nouvelle coalition au pouvoir et quelle équipe formera le gouvernement. Celle-ci aura pour mission d’assurer une nouvelle vague de modernisation. La PO ne cache toutefois pas que l’avenir de la Pologne n’est pas tout rose : malgré une bonne résistance à la crise économique jusqu’à présent, des retours de bâton sont possibles avec un ralentissement économique à la clé. DonaldTusk veut donc tout miser sur la stabilité, il ne prévoit pas de nouveaux grands projets pour ce second mandat qui ne s’annonce pas comme une partie de plaisir.

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Jerzy Buzek, président du Parlement européen et Donald Tusk premier ministre Polonais

Les Polonais ont réaffirmé leur soutien au parti pro-européen de Donald Tusk la Plateforme Civique libérale


©European Parliament

Le gouvernement envisage de poursuivre le processus de privatisation des entreprises encore publiques et vise à introduire peu à peu la concurrence dans le système de santé. Les grands chantiers de travaux publics seront maintenus, toujours grâce au soutien de l’UE. Si la PO a promis de baisser la TVA d’un point d’ici à 2014, d’augmenter les salaires dans le service public et de revoir à la hausse la part du budget consacrée à l’éducation, elle n’envisage pas de baisse des impôts sur les deux prochaines années, prônant une vigilance budgétaire. Côté finances publiques, la Platerforme civique prévoit d’abaisser la dette publique à 48% du PIB d’ici 2015, puis à 40% trois ans plus tard. Reste la question de l’introduction de la monnaie unique qui revient à chaque nouveau mandat : Donald Tusk souhaite attendre la fin de la crise de la zone euro pour prendre une décision. Les débats de société ont largement été de la partie lors de cette campagne, mais la PO qui ne veut surtout pas froisser l’Eglise, promet une lente émancipation aux Polonais. A moins que l’arrivée de Palikot ne change la mise...

En choisissant la continuité et la stabilité, les Polonais marquent un contraste clair avec leurs voisins de l’Ouest qui ont tendance à renverser leur majorité et à soutenir la montée des partis nationalistes, mais aussi avec leurs voisins de l’Est qui peinent toujours à construire une véritable démocratie. Ils ont également rejeté la carte de l’eurosceptisme jouée par le PiS et fait un pas vers des mœurs plus libérales. Reste à voir comment s’en sortira la PO face à une situation économique qui peut basculer à tout moment, et la direction que prendront les partis de l’opposition. Un renforcement du PiS ou un retour de la gauche peuvent toujours lancer de nouveaux défis aux libéraux.


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Marta Grabowska

Issue d’une famille bi-culturelle franco-polonaise, Marta est titulaire d’une licence de Langues Etrangères Appliquées aux Affaires, d’une double master franco-polonais en traduction littéraire et diplômée de l’école d’interprétation de Varsovie. Après (...)
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