Il est difficile de prédire ce qu’il adviendra de la transition en Tunisie, et encore plus, des évènements du Caire. D’un côté, le risque d’un scénario iranien –une radicalisation des manifestations par une base islamiste- d’un autre, le scénario d’une transition rapide et de la fin de la république héréditaire de Moubarak. Dans chaque cas, il est difficile d’imaginer que la situation reste comme elle est. Comme l’a affirmé Mohammed El Baradei dans son message aux manifestants de la place Tahir, « il est impossible de revenir en arrière ». La fin du pharaon semble proche en dépit de la force de la répression que le régime a démontrée depuis 30 ans.
Au-delà des partis, la colère de la jeunesse arabe
Les évènements de ces semaines ont surtout surpris car ils semblaient casser le mythe de l’immobilisme des sociétés arabes, leur éternel retard et leur supposée immaturité vers la démocratie. Aujourd’hui, nous assistons aux premiers signes d’une voie de sortie de ces malheurs arabes, que l’écrivain libanais Samir Kassir dénonçait en en imputant les causes à la frustration alimentée par une corruption endémique et un manque d’alternative politique.
Si ce n’est pas encore un nouveau 1989, nous assistons toutefois à la démonstration de l’envie des populations arabes de rentrer dans l’Histoire contemporaine. De reprendre un rôle dans une mondialisation qui – selon les principaux indicateurs de l’ONU- les renvoie à la marge des évolutions du développement humain, et les écarte de la croissance.
Ainsi, il n’est pas facile de comprendre de façon lucide ce qui est arrivé en Egypte, et si les premiers timides soulèvements lancés également dans les autres pays comme le Yémen ou la Jordanie donneront le coup d’envoi à d’autres exemples de tournant démocratique. Confirmant ainsi la thèse d’une contagion démocratique dans toute la zone.
Vers de nouvelles relations euro-arabes et américano-arabes ?
Plus que parier sur l’issue des mouvements de rue, une autre grille de lecture des évènements actuels des sociétés arabes est d’observer quelles évolutions ils auront sur les diplomaties européenne et américaine.
Un nouveau commencement est-il possible pour les relations avec le monde arabe ? Ce fut Barack Obama, dans un passage très repris de son discours à l’Université du Caire fin 2009, qui a évoqué ce scénario, en promettant un engagement concret pour la promotion des réformes démocratiques dans la région. Et nombreux sont ceux qui ont noté l’importance stratégique de l’Egypte pour les Etats-Unis.
Face à des considérations si importantes de realpolitik, le message de ces derniers jours de l’administration américaine à Moubarak a pourtant été très clair : les Etats-Unis ne pourront plus tolérer que les réformes annoncées depuis des années continuent d’être retardées. Même avec la prudence dictée par une situation encore peu intelligible, la diplomatie de Washington semble avoir finalement franchi l’obstacle : au-delà de l’équilibre précaire qui, entre instances sécuritaires et promotion de la démocratie dans la région, a toujours fait prévaloir l’acceptation des régimes, Washington a montré une position claire.
Quand et comment les Etats-Unis ont changé de tactique
Les Etats-Unis apparaissent prêts à laisser faire la fin du rais même au prix d’un saut dans l’inconnu. Et sans doute l’analyse fine de la réalité sociale égyptienne a été une des causes majeures de ce changement d’attitude : aucun commentaire n’a manqué, dans de nombreux think-tanks étatsuniens, sur le caractère post-islamiste des manifestations populaires au Caire. Qui interprète la révolte égyptienne lit aujourd’hui une participation mineure des Frères musulmans et un retour aux revendications premières de justice et de liberté, plus similaires au consensus formé à l’époque de la décolonisation qu’au logiciel idéologique islamiste des années 1990.
Les think-tanks américains et leurs décideurs ont vu la réalité de manière pragmatique : un des moteurs déterminants de la révolte égyptienne a été la toile de fond du boom démographique (avec une majorité de la population composée de jeunes de moins 25 ans) associé à l’impact des nouvelles technologies, plus encore qu’une mobilisation des partis d’opposition. Cette révolution sera retenue comme la révolution de facebook et des bloggers.
Depuis des années, on connaissait l’ampleur du phénomène de la cyber-dissidence dans les pays arabes, surtout en Egypte. Mais pour la première fois, le nouveau langage s’est uni avec succès à la plus ancienne des revendications : du pain.
Le test pour les diplomaties occidentales sera donc de comprendre ce qui bouge de nouveau dans les sociétés arabes mais, dans le même temps, de savoir affronter ce problème avec les mouvements islamistes. Les tâches des Occidentaux ne sont pas simples : parier sur la maturation des islamistes (vers des partis politiques démocratiques, conservateurs traditionalistes), s’ouvrir au dialogue politique en montrant du courage et de la capacité de lecture des différentes tendances.
L’Europe, attentiste, myope et craintive
Ce n’est donc pas un hasard si l’acteur le plus distant et en retard dans la réaction aux évènements égyptiens a été l’Europe. Cette dernière a déjà perdu l’opportunité d’un renouveau dans ses relations avec le monde arabe. Elle l’a perdu non seulement par son faible activisme diplomatique mais aussi pour son attentisme démontré jusqu’ici. L’Europe est discréditée aux yeux des masses arabes –depuis quelques années, de nombreux sondages le montrent clairement- pour son immobilisme à demander aux régimes la promotion des réformes. Pire encore, l’obsession sécuritaire et la fermeture des politiques migratoires des pays européens alimentent la spirale perverse d’un accord avec ces mêmes régimes, avec l’effet paradoxal que pendant les jours de révolte contre Ben Ali, l’Europe était en train d’entamer une discussion d’un accord avancé de partenariat avec la Tunisie... Ubuesque....
En termes d’analyse des mouvements en cours dans les sociétés du sud de la Méditerranée, l’Europe ne s’en sort guère mieux. Elle est incapable de choisir entre démocraties déguisées et risque de théocratie, sans comprendre, myope qu’elle est, que le premier danger pour la sécurité est le manque de changement.
Comme les faits l’ont prouvé, la distance face à l’Europe des populations arabes et le silence durant les jours de révoltes au Caire est la conséquence logique de l’oubli dans lequel toute la zone méditerranéenne est tombée. Au-delà des proclamations des dernières années, les nouvelles relations euro-méditerranéennes ont échoué avant même de naître.
L’Union pour la Méditerranée a été utilisée de fait comme un instrument pour desserrer les relations entre l’Europe et les populations de la rive sud. Elle s’est révélée de plus en plus comme une Union faite uniquement pour les gouvernements, qui coupe progressivement les financements et les programmes régionaux sensés promouvoir le soutien aux fragiles sociétés civiles des pays arabes.
Les manifestations en Tunisie, en Egypte, dans tous les autres pays parlent en premier lieu à l’Europe, à nos propres sociétés civiles. Si nos voisins méridionaux ont un taux d’inégalité sociale et de corruption tels qu’ils exaspèrent les populations jusqu’à les porter à se révolter, l’Europe, elle, doit faire un choix courageux et renverser le paradigme qui, au-delà de la langue de bois, régit les relations euro-méditerranéennes.
Nous voyons aujourd’hui les effets de la frustration que la Turquie vit à cause du discours ambigu de l’Europe à son égard. Il est aujourd’hui temps pour l’Europe de soutenir avec courage les populations du sud de la Méditerrannée et d’arrêter de traiter ces populations comme des habitants turbulents d’une grande et oubliée périphérie.


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