Les nouvelles routes de l’immigration clandestine (2/4)

Oubliées, les arrivées massives de clandestins aux Canaries, à Malte ou à Lampedusa. Cette année, 80% des entrées illégales aux frontières de l’Union européenne ont lieu en Grèce. Un défi supplémentaire pour ce pays ballotté par la crise, dont les conséquences pourraient rejaillir sur l’Europe entière. Une enquête en quatre volets à suivre sur Euros du Village.


"No Border"

Réseau associatif européen fondé en 2000. Le réseau « No Border » lutte pour la liberté de circulation entre les différents pays et plus particulièrement contre les politiques de contrôle de l’immigration au sein de l’Espace Schengen. No Border lutte pour la régularisation des étrangers en situation irrégulière et la fermeture des centres de rétention administrative. Le réseau organise chaque été des campements de plusieurs jours à proximité des frontières. Fin septembre 2010, c’est à Bruxelles qu’aura lieu le prochain rassemblement No Border.

Source : Wikipedia

Des banderoles appelant à l’ouverture des frontières flottent sur la place Sappho. Une sono de fortune crachote des rythmes de ska. Sur un drap blanc tendu contre un mur, un projecteur diffuse les images pathétiques de détenus et d’interceptions en mer. Ce soir, un groupe de militants du réseau No Border est venu sensibiliser les habitants de Mytilène à la lutte contre l’immigration clandestine dont l’île est le théâtre depuis plusieurs années. Attablés en terrasse, les yeux rivés sur les écrans géants, ceux-ci semblent surtout préoccupés par le sort de leur équipe nationale en huitièmes de finale du mondial de basket. Seuls quelques badauds cherchent à connaître le motif de cet attroupement. Les réactions sont polies, parfois hostiles. Bernd, étudiant allemand qui milite depuis plus de dix ans au sein du mouvement, invoque l’impact de la crise. « Avec ce qui s’est passé ces derniers mois, certains estiment que la Grèce n’a pas besoin d’immigrés supplémentaires ».

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Relique du No Border camp de 2009 au port de Mytilène

L’été dernier, ils étaient cinq cents à converger vers Lesbos pour protester contre la politique répressive conduite à la frontière grecque avec le soutien de l’Union européenne. Ils s’étaient jetés dans le port à bord de canots pneumatiques pour dénoncer la présence de Frontex. Ils s’étaient mêles à l’agitation autour du centre de Pagani, exhortant ses pensionnaires à se révolter contre leurs conditions de rétention. Cette année, alors que la situation sur l’île s’est considérablement améliorée, les rangs sont clairsemés. Une quarantaine de personnes seulement ont répondu présents. Bernd ne s’en émeut pas outre mesure. « La plupart des militants ont choisi de se rendre au rassemblement qui aura lieu à Bruxelles début octobre. Mais certains d’entre nous tenaient à revenir pour témoigner du sort des migrants passés par Lesbos ».

Des visages des figures

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Sur la place Sappho, des activistes de No Border appellent à la suppression de Frontex

Ce soir, sur la place à moitié vide, la poignée d’activistes inaugure une exposition photos retraçant le parcours des migrants rencontrés pendant cet été de luttes communes. Nathaniel, réfugié palestinien a repris le contact avec ses « amis européens » depuis les Pays Bas, où il a obtenu un titre de séjour de cinq ans. Elsa, partie d’Erythrée, vit désormais en Norvège. D’autres ont eu moins de chance, à l’image d’Hicham, un Marocain coincé à Athènes depuis plusieurs mois. Certains ont le visage masqué par d’épaisses lunettes de soleil : ils vivent toujours dans la clandestinité. Une carte retrace leur trajet à travers l’Europe depuis qu’ils ont quitté Lesbos. Le contraste avec les modes de représentation traditionnels des flux migratoires est saisissant. Là où les cartes de Frontex, traversées de flèches plus ou moins épaisses, évoquent des masses innombrables prêtes à déferler sur l’Europe, ces panneaux mettent en scène des histoires personnelles, avec leurs joies et leurs peines. Les chiffres s’effacent derrière les visages. « Le sort des migrants aux frontières de l’Europe est désormais bien documenté, explique Bernd. On sait tout ou presque des naufrages, des camps, des expulsions. Il est temps de passer à un discours plus positif ».

Fidèle à cette orientation, le groupe a choisi récemment de se rebaptiser Welcome to Europe. Et de créer un site éponyme en plusieurs langues, dont l’arabe et le farsi, pour aider les migrants à maximiser leur chance d’obtenir l’asile en Europe. On y trouve un bréviaire des procédures à suivre, une liste d’ONG à contacter, un passage en revue des pratiques de chaque pays en matière d’asile et de déportations. La démarche risque de ne pas plaire à tout le monde. Depuis plus de dix ans, les gouvernements européens font tout pour limiter l’asylum shopping, pratique courante chez les migrants consistant à déposer une demande d’asile dans le pays où les conditions leur sont les plus favorables. Avec Welcome to Europe et ses conseils aux voyageurs, on flirte avec le délit de solidarité online. Bernd n’ignore rien de la polémique française à ce propos. Il hausse les épaules. « Tout est légal. Nous ne faisons que rendre accessibles des informations disponibles ailleurs ».

Underground Railroad

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Appel multilingue à l’ouverture des frontières européennes

En l’écoutant, je pense à l’Underground Railroad, ce réseau clandestin qui aidait les esclaves en fuite à passer au Nord, à la veille de la Guerre de Sécession. Bernd avoue trouver une source d’inspiration dans le mouvement abolitionniste américain. Mais ses lectures s’inscrivent clairement dans le champ des luttes sociales contemporaines. Il cite notamment Etienne Balibar, disciple d’Althusser qui s’est beaucoup intéressé aux frontières de l’Europe, et Sandro Mezzadra, un proche de Toni Negri et de la revue Multitudes. Selon lui, ce qui importe désormais, au delà de l’ouverture des frontières, c’est d’élaborer un modèle de citoyenneté adapté aux nouvelles formes de mobilité internationale. « Il devrait être possible pour les milliers de clandestins qui vivent aujourd’hui en Europe d’obtenir la citoyenneté européenne sans passer par la citoyenneté nationale. »

A l’heure où une poignée de nationalistes hongrois convoque les fantômes du traité de Trianon, où des séparatistes italiens cherchent à créer de toutes pièces une hypothétique nation padane, où une majorité de Flamands ne songe qu’à divorcer des Wallons, il faut un certain panache pour défendre l’idée d’une citoyenneté européenne post-nationale élargie aux sans-papiers. A demi-mots, Bernd reconnaît naviguer à contre-courant du zeitgeist européen qui a émergé ces dernières années, avec son obsession identitaire, sa stigmatisation des étrangers et le retour en force du discours sur la nation. « La prédominance des Etats est un vrai obstacle, confie-t-il. C’est au niveau européen qu’il faudrait discuter de toutes ces questions ».

Encore faudrait-il pour cela qu’il existe un véritable espace public européen – toujours la même histoire. Paradoxe suprême, même un mouvement transnational par excellence comme No Border n’échappe pas à cet écueil. «  Ce n’est pas évident de faire travailler ensemble des groupes issus de différents pays, soupire Bernd. Cette année, à Lesbos, il n’y a pratiquement que des Allemands ».


Un reportage réalisé avec l’appui de la Fondation Roi Baudouin et de la Loterie Nationale


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Espace réactions ()

Nathalie
3 septembre 2012
17:39
Grèce : No Border, les passeurs d’espoir

Pour commencer bravo pour ces remarques, tout autant limpides et intéressantes. Toutefois, 2 ou 3 passages auraient pu comporter plus de développement, par exemple dans la fin du billet. Simplement une manière de dire que je suis pressé de lire la suite

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En 2005, Eric L’Helgoualc’h a fait partie de l’équipe fondatrice de Touteleurope.fr. Pendant quatre ans, il a participé à l’animation du site, s’attachant notamment à l’analyse de l’opinion sur l’Europe et à l’organisation de débats en ligne. Il se (...)

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