IRLANDE : Le tigre celtique ne rugit plus


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Aux origines de la tempête économique qui s’abat sur l’île de St Patrick

Passée en moins de 20 ans du statut de parent pauvre à celui de deuxième pays le plus riche de l’Union, l’Irlande semblait détenir les clés du succès dans l’économie mondialisée. Mais l’éclatement de la crise actuelle a porté un brusque coup d’arrêt à cette croissance faramineuse, révélant au passage les faiblesses d’un modèle fondé sur la spéculation financière et immobilière. Egalement ébranlée sur le plan politique, alors qu’un second référendum sur le Traité de Lisbonne est annoncé pour la fin de l’année, la très catholique île de St Patrick cherche la voie du salut... L’Europe la lui fournira-t-elle ?


Anatomie de la débâcle économique

Le « tigre celtique » affronte aujourd’hui une double crise, à savoir celle du secteur financier d’une part et celle du secteur immobilier, aussi bien résidentiel que commercial, d’autre part. Ce cocktail mortel a stoppé une économie habituée à des niveaux de croissance impressionnants, qui oscillaient ces dix dernières années entre 6 % et 11 % annuel, des chiffres largement supérieurs à la moyenne européenne. Dans la mesure où le secteur immobilier est une des premières victimes de la crise du crédit, la situation est particulièrement compliquée.

L’Irlande est entrée officiellement en récession en septembre 2008 après avoir enregistré une décroissance de son PIB pendant deux trimestres consécutifs. De plus, les prévisions pour 2009 et 2010 n’ont rien d’encourageant. La Commission européenne prévoit une contraction du PIB pour 2009 de 5 % et une forte hausse du chômage, qui passerait de 6,5 % actuellement, à 9,7 %. Le gouvernement irlandais dirigé par Brian Cowen tient un discours plus alarmiste encore : Il prévoit notamment de grandes difficultés pour les dépenses publiques, avec un déficit avoisinnant les 12 % du PIB d’ici cinq ans.

Avec un déficit budgétaire actuel de 9,4 milliards d’euros, le gouvernement se trouve pourtant contraint d’assainir les comptes de l’État. Le problème réside dans le fait que, en raison des tristes prévisions en terme de licenciements et de contraction de la consommation, la période est loin d’être idéale pour réaliser de telles coupes dans les dépenses publiques. L’époque où les salaires des fonctionnaires irlandais étaient 40 % supérieurs à la moyenne européenne ne sera bientôt qu’un amer souvenir.

Au cours du mois de mars 2009, le gouvernement irlandais a donc recouru à l’émission de titres d’obligations d’État pour un montant d’un milliard d’euro ; bien que la nouvelle puisse paraître tout à fait ordinaire, il faut souligner qu’il s’agit là de la première série d’obligations d’État depuis quatre ans, symptôme d’une pression sur les finances publiques aussi forte qu’inédite.

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La crise fait rage, le mécontentement aussi

Source photo : informatique, flickr.com

Au cours du mois d’octobre 2008 qui a vu la Bourse chuter lourdement, cédant jusqu’à 12,5 % en une seule journée, le gouvernement s’est vu contraint de mettre en place un plan de garantie illimitée des dépôts bancaires pour les deux années à venir. En décembre, un plan de 5,5 milliards d’euros a été adopté pour sauver les trois premières banques du pays : Allied Irish Bank, Bank of Ireland et Anglo Irish Bank, la dernière étant la plus exposée au marché de l’immobilier. Par la suite, en janvier 2009, l’Anglo Irish Bank a été nationalisée après trois journées consécutives de chute du titre et de ruée aux guichets de ses clients voulant récupérer leur argent.

C’est à cette occasion qu’ont éclaté de nombreux scandales liés à la mauvaise gestion de l’établissement : le directeur Sean FitzPatrick a été évincé suite à la découverte de prêts qu’il s’est personnellement accordé sans qu’ils ne figurent dans la comptabilité. La somme en cause n’avait au moment de la découverte rien de dérisoire (87 millions d’euros). Par la suite, d’autres lièvres ont été levés à l’instar de ces prêts accordés à des clients de longue date finalisés contre l’acquisition d’actions de la banque pour en soutenir le titre : la révélation de l’affaire, dont le total de ces transactions s’élevait à 451 millions d’euros, a donné lieu à une moisson d’actions légales.

Une bulle immobilière éclatée, des multinationales prêtes à fuir

À mesure que la crise avance, la bulle immobilière se dégonfle. Les prix des logements se sont écroulés après avoir connu une hausse sans précédent ces dernières années. En 2007, 78 000 nouveaux bâtiments avaient été construits en Irlande contre 50 000 en 2008 ; en 2009, le nombre de nouvelles constructions, en forte baisse, devrait avoisiner les 20 000 unités. La vente de logements a enregistré en 2008 une chute de 60 % pour la seule zone de Dublin. L’indice élaboré par The Economist montre que le marché de l’immobilier a crû de 201 % en 11 ans, stimulant les spéculations et les investissements pour des constructions qui se retrouvent aujourd’hui partiellement inachevés faute de demande, mais aussi en raison de l’accès au crédit devenu très difficile. L’immobilier, un secteur traditionnellement moteur dans les économies émergeantes les plus avancées, est finalement devenu un poids qui pèse sur le système irlandais.

Le tigre celtique fait donc face à une situation tortueuse. Même les grandes sociétés américaines, qui jadis coulaient des jours heureux sur l’île, prévoient des licenciements et des délocalisations vers les pays d’Europe de l’Est, le système d’impôt sur les sociétés n’étant plus aussi avantageux qu’auparavant. Le géant de l’informatique Dell a annoncé qu’il fermerait toutes les principales installations en Irlande et supprimerait 1 900 postes pour déplacer la production en Pologne. Le groupe zurichois SR Technics cherche lui aussi à fermer son siège de Dublin qui emploie 1 135 personnes. Waterford Wedgwood, le célèbre porcelainier n’a pas été non plus épargné par la crise et a été placé sous administration judiciaire.

Dans ce scénario de délocalisation et de licenciements, la seule note d’optimisme semble venir de Facebook, la compagnie américaine de réseau social qui a récemment inauguré à Dublin son siège européen, rejoignant ainsi les autres géants des nouvelles technologies tels que Google, Ebay et Paypal. Elle poursuit à l’heure actuelle son recrutement. La question est maintenant de savoir si ce pays qui a vécu un tel boom économique au cours des dernières années avant de connaître une chute tout aussi vertigineuse a atteint un degré de développement suffisant pour jeter les bases d’une économie de marché solide et autonome.

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Mary McAleese, présidente de la République d’Irlande

Source photo : Service Audiovisuel de la Commission européenne

« L’Irlande a été consumée par le consumérisme », ce sont les mots de Mary McAleese, la Présidente de la République d’Irlande, pour expliquer le déclin de son pays. Les Irlandais, emportés par le boom économique, ont consommé de manière insouciante, recourrant excessivement au crédit. Les autorités estiment que chaque contribuable a contracté en moyenne un crédit de 100 000 euros. La somme cumulée pour les quatre millions d’Irlandais atteindrait un total de 400 milliards d’euros, une somme qui ne reviendra pas de sitôt dans les coffres des banques. L’Irlande à l’arrêt, des années difficiles attendent maintenant le gouvernement. Le tigre a rentré ses griffes et ne les ressortira probablement pas avant quelque temps.

La crise peut-elle rallumer la flamme européenne des Irlandais ?

Du point de vue politique également, le « non » irlandais au référendum du 12 juin 2008 pour l’adhésion au traité de Lisbonne avait compliqué les choses, générant un état de crise dans les relations entre le pays et l’Union européenne ; d’aucuns pensent même que l’appartenance même du pays à l’UE pourrait être menacée si la deuxième consultation populaire annoncée ne remet pas les choses en place. Dans le pire des cas (même si, pour l’heure, il n’est pas le plus probable), l’Irlande pourrait même se retrouver à combattre une décision des autres États membres qui viserait à la rétrograder au statut de « membre associé ». En tout état de cause, il semble vraiment paradoxal qu’un pays d’à peine quatre millions d’habitants, soit moins d’1 % de la population européenne, puisse opposer son veto au demi-milliard de citoyens que compte l’UE... mais il s’agit là d’un thème qui touche aux règles communautaires et dont la discussion pourrait mener trop loin.

Un sondage récent de l’Irish Times montre toutefois que le peuple irlandais a adopté une attitude plus conciliante vis-à-vis de la ratification du Traité de Lisbonne : à l’heure actuelle, le « oui » l’emporterait avec 51 % des votes, alors que le « non » n’en recueillerait que 33 %. L’État de l’économie a sans doute suggéré aux électeurs de la classe moyenne et aux agriculteurs de revoir leur opinion de l’Europe. La comparaison entre l’Irlande et un autre pays non membre de l’UE, l’Islande, a peut-être été déterminante. Dans ce pays qui s’est récemment retrouvé en situation de quasi-faillite suite à l’effondrement de ses banques, une partie du corps politique local réfléchit à l’organisation d’une procédure d’adhésion rapide à l’UE, considérée comme le dernier recours pouvant encore sauver le pays.

Pendant ce temps, en Irlande, le corps politique est en train de décider de la date du prochain référendum ; la situation reste encore confuse, bien que le Premier ministre Brian Cowen ait assuré qu’un nouveau scrutin aurait lieu avant la fin de l’année.

Comme si la situation n’était pas assez compliquée, les trois grandes agences d’évaluation financière (Moody’s Investors Service, Fitch et S&P) ont abaissé la perspective de notation du pays de stable à négative (le score maximal d’un triple A est encore inchangé, reste à savoir combien de temps encore). Dietmar Hornung, analyste auprès de Moody’s à Francfort, a annoncé que les obligations irlandaises pourraient être déclassées au cours des 12 à 18 mois à venir, perdant le triple A qui permet actuellement au pays de se financer à des taux favorables. Mais même si le pays n’a pas encore vu les évaluations de sa stabilité financière officiellement dégradées, les perspectives peu réjouissantes lui en font déjà sentir les conséquences : comme le révèle The Economist dans un article du 19 mars 2009 « The party is definitely over », le rendement des obligations d’État irlandaises décennales atteint encore actuellement de 6 %, alors que celui des obligations allemandes s’établit à 3,2 %. Bien évidemment, les marchés financiers anticipent déjà dans les faits une dégradation de la notation financière du tigre celtique. Enfin, il convient de se rappeler que l’Irlande, actuellement membre effectif de l’UE et pays de la zone euro de surcroît, ne peut pas non plus recourir à une simple dévaluation de la monnaie pour restaurer la compétitivité. La voie choisie par le gouvernement consiste à présenter pour avril une alternative au plan financier qui mise encore sur des coupes dans les dépenses publiques (notamment les retraites) et l’augmentation de l’impôt sur le revenu, tout en maintenant à 12,5 % l’impôt sur les sociétés qui a eu tant de succès dans le passé comme accélérateur de développement. S’agissant du quatrième plan financier de l’État en 12 mois, il est légitime de se demander si ce sera suffisant.


Logo : Monti 12, flickr.com

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A voir également

Sur internet

Fonds Monétaire International
Rapport sur la situation économique de l'Irlande

Organisation pour la Coopération Economique et le Développement (OECD)
"Country Report" sur l'Irlande

Irish Times
Lien vers le site du principal quotidien irlandais

Auteurs

Marina TAMAGNINI

- Voir cet auteur


Thomas VITASSE (traducteur)

Aujourd’hui traducteur indépendant, Thomas a suivi un parcours atypique. Ses racines gasconnes le dirigèrent initialement vers une formation dans l’hôtellerie et la restauration (Baccalauréat et (...)

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