Tout en ayant des économies très différentes, l’Espagne et l’Irlande ont bâti leur croissance sur un même modèle, celle d’un boom immobilier basé sur le crédit bon marché et le développement exponentiel du secteur financier. C’est donc sans surprise que les deux économies se soient trouvées très directement touchées par l’éclatement de la bulle immobilière suite à la crise des subprimes américaines. Toutefois, les banques espagnoles se sont montrées bien plus résistantes à la tempête financière que leurs homologues irlandaises, et les deux pays ont dès lors réagi à leurs déboires économiques de manière très différente : bloquée par une assiette fiscale étroite et par l’ampleur des mesures qu’elle a dû adopter pour soutenir le secteur bancaire, l’Irlande, s’est vu contrainte de limiter les dépenses publiques et d’augmenter les impôts, tandis que de son côté l’Espagne a préféré stimuler l’économie par la hausse des investissements.
Irlande – le tigre celtique a cessé de rugir
Entre le milieu des années 1990 et 2007, l’île est passée du statut de cimetière économique à celui de « tigre celtique », avec des taux de croissance dignes des économies émergentes d’Asie et faisant envier l’ensemble du vieux continent. Profitant d’un faible taux d’imposition, plusieurs géants de la nouvelle économie tels que Google, Microsoft, Intel et Dell ont fait de l’Irlande leur base européenne. A l’époque, certains analystes avaient déjà prévenu que le pays serait particulièrement exposé en cas de crise financière à la fois en raison du fort endettement des ménages (grâce au crédit bon marché) et d’une dépendance toujours plus forte vis-à-vis des secteurs bancaires et immobiliers. Par ailleurs, s’il accueille de grands noms industriels à résonance mondiale, le Tigre Celtique n’a pas produit de solide secteur industriel autochtone sur lequel se baser en cas de baisse des influx de capitaux étrangers. La baisse des exportations, la crise du secteur financier et la forte chute de la consommation ont dès lors toutes contribué au recul de la croissance économique.

- Photo : milknosugar, Flickr.com
L’éclatement de la bulle immobilière aura joué le rôle de détonateur. Après des années de frénésie immobilière, le retour à la normale a provoqué un fort ralentissement de l’activité économique, une rapide chute des prix et des revenus en baisse. Dès lors, les banques ont peiné à recouvrir les capitaux prêtés et, comme dans les autres pays, la faillite de Lehman Brothers à achevé de saper la confiance des investisseurs. Le gouvernement a donc dû adopter une série de mesures pour soutenir le système bancaire, notamment la garantie de tous les dépôts bancaires, la recapitalisation des deux principaux établissements du pays mais aussi la nationalisation de l’Anglo-Irish Bank, spécialisée dans les prêts immobiliers et au bord de la faillite. Plus récemment, le gouvernement a créé, dans le cadre du second budget d’urgence, l’Agence nationale de la gestion de fonds, la National Asset Management Agency (NAMA), une banque « de crise » chargée de soulager les banques irlandaises des prêts immobiliers pour une somme estimée à 90 milliards d’euros.
Cette formidable tempête financière s’est soldée par une chute spectaculaire de la croissance, une hausse fulgurante du chômage et des finances publiques en crise. Les finances irlandaises reposaient dans une large mesure sur les revenus fiscaux issus du secteur de l’immobilier et de la construction, alors que les réductions successives de l’impôt sur le revenu à l’époque du boom s’étaient traduites par un fort rétrécissement de l’assiette d’imposition. L’effondrement du marché de l’immobilier et du secteur de la construction a abouti à une baisse rapide des revenus fiscaux, alors que le nombre accru de chômeurs tirait les dépenses sociales vers le haut. Il en résulte aujourd’hui un écart abyssal entre les revenus et les dépenses de l’État irlandais. Malgré la présentation de deux budgets d’urgence pour cette année et l’introduction de mesures rigoureuses d’augmentation des impôts ou l’application aux fonctionnaires d’un taux de cotisation pour les retraites de 7,5 % (ce qui équivaut donc à une baisse de salaire), le déficit budgétaire devrait encore atteindre 10 % du PIB cette année. Cette hausse du déficit public devrait se traduire par une augmentation rapide de la dette publique qui dépasserait 60 % du PIB en 2010.
Bien entendu, ce spectaculaire revirement économique a eu d’importantes répercussions économiques. Le dialogue social tripartite entre syndicats, patronat et gouvernement n’existe plus depuis que les syndicats, dans l’impossibilité d’approuver les coupes dans les salaires et les dépenses publiques proposées par le gouvernement, ont quitté la table des négociations en début d’année. Le gouvernement au pouvoir depuis plus de 10 ans est largement considéré responsable de ce qui est perçu comme un désastre économique. La confiance accordée au Taoiseach (le Premier ministre) et au Fianna Fail, le principal parti au gouvernement, est aujourd’hui quasiment réduite à néant, ce dont Fine Gael et le Labour, premiers partis d’opposition, sont les principaux bénéficiaires. Dans les sondages, Fine Gael est ainsi devenu le parti le plus populaire, devançant Fianna Fail pour la première fois dans l’histoire de la République. Le soutien des Verts, parti minoritaire au gouvernement, à la coalition au pouvoir, est pourtant resté indéfectible depuis le début de la crise. Par contre, d’aucuns s’interrogent plutôt sur la solidité du soutien dont bénéficie Brian Cowen, Taoiseach depuis mai 2008, dans ses propres rangs du Fianna Fail, en proie à un électorat toujours plus hostile. Les élections européennes de Juin ont fait office de punition pour le parti du Premier ministre, ne recueillant que 25% des suffrages, contre 40% aux élections législatives de 2007.
Conséquence inattendue de la crise, l’attitude du public a changé vis-à-vis du Traité de Lisbonne, la majorité se déclarant actuellement en faveur de la ratification du Traité, selon les derniers sondages. La plupart des observateurs attribuent ce comportement au sentiment des électeurs selon lequel l’UE et l’Euro peuvent fournir le niveau de sécurité et le soutien nécessaires à une petite économie dans le contexte mondial actuel.
Espagne – Une crise qui n’en porte pas le nom
L’Espagne de Jose Luis Rodriguez Zapatero a vu les signaux économiques de dégrader de plus en plus significativement dès le début de l’année 2008, c’est-à-dire bien avant la faillite de Lehman Brothers et le déclenchement inéluctable de la crise financière. Pourtant, dans le contexte de la campagne pour les élections législatives de mars 2008 et même dans les mois qui ont suivi, le gouvernement s’est longtemps refusé à parler de crise économique. Ce n’est qu’à l’occasion d’une interview télévisée donnée le 8 juillet 2008 que le chef du gouvernement a mentionné pour la première fois le mot jusqu’alors tabou. En mars 2009, au moment de tirer le bilan de la première année de son second mandat, le gouvernement socialiste de José Luis Rodriguez Zapatero a toutefois décrit une évolution « raisonnablement positive ». Un manque de réalisme extraordinaire au vu de données économiques aujourd’hui désastreuses, mais qui pour l’instant ne semble pas remettre sérieusement en cause la solidité du gouvernement espagnol.

- Photo : Ibontxo, Flickr.com
Pour comprendre la magnitude de la crise en Espagne, la bulle immobilière et l’important déficit des échanges courants constituent deux éléments clés. A l’instar de l’Irlande, le taux de croissance élevé ainsi que le crédit bon marché avaient conduit à une croissance rapide des secteurs de l’immobilier et de la construction, croissance suivie d’un quasi-effondrement en 2008. A cette époque, le déficit commercial atteignait déjà 10%, révélant la perte de compétitivité du pays par rapport à l’étranger. Quant à l’endettement des ménages, il dépassait alors les 100%. S’en suivit un scénario exemplaire de « spirale négative », digne des manuels d’économie. A une récession de 4% en 2009 selon les prévisions de l’OCDE s’ajoute une élévation très rapide du taux de chômage, qui devrait atteindre 18% en 2009 et 19,6% en 2010. Une spirale négative que le gouvernement a tenté de contrer par une politique budgétaire expansionniste, concentrée jusqu’ici sur l’augmentation des dépenses dans les infrastructures et l’investissement, mais aussi sur la stimulation de l’énorme secteur immobilier et le financement des PME. Cependant, cette politique n’est sans doute pas viable à moyen terme et pourrait pourtant prendre fin rapidement. L’Espagne a en effet vu sa note financière dégradée de AAA à AA+ en janvier de cette année, ce qui oblige le gouvernement à faire face à des conditions d’emprunt plus contraignantes au niveau international. De plus, le gouvernement a utilisé le prétexte de la bonne santé des banques espagnoles (Santander et de BBVA ont connu d’excellents résultats en 2008) pour nier publiquement l’existence de la crise. Toutefois, la Banque d’Espagne a annoncé fin mars la première intervention publique dans la banque régionale de Castilla La Mancha, remettant en cause la confiance dans la solidité de tout le secteur.
Malgré des résultats économiques désastreux, aucune forme d’agitation sociale n’est à relever pour l’instant. Les syndicats se montrent étrangement modérés dans leurs attentes et l’opinion publique considère que les socialistes sont les mieux placés pour fournir des prestations sociales en période de chômage élevé. De son côté, durant les mois qui ont suivi la défaite aux élections générales, le principal parti d’opposition, le Parti populaire (PP – conservateur), a souffert d’un manque de clarté dans son leadership. Pourtant, à l’issue des deux élections régionales du 1er mars, le parti de Mariano Rajoy a repris le contrôle de la Galice et s’apprête à prendre la tête d’un gouvernement de coalition au Pays basque avec le Parti socialiste comme partenaire (le parti nationaliste PNV est exclu du pouvoir pour la première fois depuis 30 ans). Les nationalistes basques ont réagi par le retrait de leur soutien au gouvernement de Madrid, arrêtant de voter en faveur des propositions socialistes, lesquels ont dès lors eu de sérieuses difficultés pour obtenir l’approbation de leurs mesures économiques proposées début mars. Cet épisode met pour la première fois en lumière des doutes sur la solidité du gouvernement. En juin, Zapatero a connu sa première défaite électorale depuis son élection à la tête du gouvernement. Les socialistes ont en effet largement perdu les élections européennes, remportant 38,5% des votes, contre 42% pour les conservateurs. Il est néanmoins probable que la coalition reste en place jusqu’aux prochaines élections, prévues en 2012.
La fin d’un miracle ?
L’Irlande et l’Espagne ont souvent été présentées comme des exemples à suivre pour les autres pays européens, particulièrement chez les nouveaux Etats membres. Les deux pays ont prouvé que des mesures économiques tournées vers l’extérieur, couplées à des politiques d’immigration ouvertes et à un bon usage des fonds européens, pouvaient concrétiser les espoirs placés dans l’adhésion à l’UE en succès économique réel bénéfique pour la majorité de la population. La crise économique qui s’est déployé sur l’ensemble de la planète remettra-t-elle durablement en cause la solidité économique de ces pays, et représentera-t-elle indirectement un argumentaire aux opposants de futurs élargissments ? Les analystes sont en tout cas unanimes sur le fait que les deux pays seraient dans une toute autre situation s’ils n’avaient pas eu une monnaie forte – l’Euro – sur laquelle compter. Certains envisagent même un scénario à « l’Islandaise » pour les banques irlandaises si la république celtique avait conservé sa monnaie nationale. Les mesures anticrise de l’UE donnent une nouvelle occasion aux institutions bruxelloises de démontrer l’effet stabilisateur de l’Union. Les citoyens de Dublin, Madrid et Barcelone y seront sans doute le plus attentifs.


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Ireland and Spain – The End of Two Success Stories
Irlanda e Spagna : due successi economici al capolinea
