« L’Union européenne ? Ca serait bien d’y entrer un jour, depuis le temps qu’on en parle ! ». Attablé devant un café latte en compagnie de sa fiancée Gamze au Starbucks du quartier Beşevler à Ankara, Volkan va bientôt fêter ses trente ans. Diplômé de la faculté de géologie de Trabzon, au bord de la mer noire, il travaille comme coursier pour une holding turque et traque les appels d’offre en ligne. « Avant je pensais vraiment que la Turquie deviendrait un Etat membre. Mais franchement, depuis quelques temps, je commence sérieusement à douter ». Gamze, sa fiancée, termine son doctorat de sociologie auprès de l’Université d’Ankara. « L’entrée dans l’Union devient une sorte de mirage. J’ai même parfois l’impression qu’on se moque de nous », soupire-t-elle.
Pris entre la volonté d’adhérer et un sentiment de rejet
Dans les hautes sphères politiques du pays, on sent aussi une certaine lassitude. Au mois d’octobre dernier, dans une interview accordée au journal en ligne Médiapart (accès payant), Egemen Bağış, ministre d’Etat et négociateur en chef des pourparlers d’adhésion de la Turquie, soulignait encore une fois l’espoir turc de faire un jour partie du « club » : « Ce grand projet ne sera pas complet sans l’adhésion de la Turquie ». Mais quelques jours auparavant, lors d’un panel à Istanbul sur le processus d’adhésion de la Turquie, Bağış s’emportait contre le refus de l’Union européenne de négocier sur certains dossiers qui, d’après lui, aurait « renforcé la frustration des Turcs ». Ces déclarations résument bien l’état d’esprit d’une grande partie de la population turque, prise en étau entre le vœu de longue date d’adhérer à l’UE et un sentiment de rejet. Au mois de septembre dernier, la fondation italienne Compagnia di San Paolo et le German Marshall Fund rapportaient dans une enquête que seuls 38% des Turcs soutiendraient encore l’entrée de leur pays dans l’UE, contre 73% en 2004 et 63% pensent que leur pays risque de ne jamais adhérer à l’UE.
Pour la jeunesse turque, leur pays est un éternel candidat
Les élargissements de 2004 et 2007, et plus encore la suppression du régime des visas au mois de décembre 2009 pour les pays des Balkans, et non pour la Turquie, ont été vécus par de nombreux Turcs comme une injustice faite à leur pays, qui est membre associé de l’UE et des communautés qui lui ont précédé depuis 1963. « Je ne comprends vraiment pas pourquoi les Albanais ou les Macédoniens peuvent voyager librement dans l’Union européenne sans visa, alors que leurs pays ne sont même pas encore officiellement candidats », déplore Gamze. « C’est comme s’il y avait deux poids, deux mesures ».
A l’instar de Gamze, la jeunesse turque semble désabusée. Et dans un pays comme la Turquie, où la moitié des 73 millions d’habitants a moins de 30 ans, le moral de cette jeunesse pèse lourd. Une large majorité a toujours connu le pays en tant que candidat, potentiel puis officiel depuis 2005. Cette situation de candidature chronique, liée à la montée ces dernières années d’un discours négatif voir xénophobe au sein de certains pays de l’Union, rend la perspective concrète d’une adhésion bien éloignée pour la jeune génération turque. Dernier exemple en date de ce discours hostile, le dirigeant du parti autrichien du FPÖ, Heinz-Christian Strache, déclarait récemment que l’adhésion de la Turquie signifierait « la fin de l’Union européenne et le début d’une union euro-asiatico-africaine ».
La Turquie se concentre sur son rôle stratégique de puissance régionale
Dans ce climat de réticence, la Turquie a parallèlement opéré un changement de politique extérieure au cours de la dernière décennie. Le parti de l’AKP, arrivé au pouvoir en 2002 et présenté tantôt comme l’héritier d’un courant islamiste, tantôt comme un mouvement plutôt islamo-conservateur prônant le libéralisme économique, a cherché à redorer le blason d’une Turquie en perte de vitesse au niveau international. Au Proche-Orient, la Turquie tente de s’imposer comme médiateur face aux Etats-Unis et aux pays européens, notamment au niveau du dossier iranien ou dans le conflit proche-oriental. A titre d’exemple, lors d’un discours en novembre 2008 devant la Brookings Institution, un think tank américain proche des Démocrates, le premier ministre turc Recep Tayyip Erdoğan annonçait un changement de position à l’égard de l’Iran et une démarcation des positions américaine et européenne, en déclarant que « ceux qui interdisent à l’Iran de s’équiper de l’arme nucléaire ne devraient pas non plus posséder d’armes nucléaires ». Les tensions récentes avec Israël, partenaire militaire et commercial privilégié de la Turquie, suite à l’opération Plomb durci sur la bande de Gaza en janvier 2009 et l’assaut de la flottille au mois de mai dernier, au cours duquel neuf Turcs ont été tués, ont contribué à alimenter les craintes de l’Europe de voir la Turquie s’éloigner du « camp européen ».
La Turquie veut réaffirmer sa présence au sein des pays musulmans
Pour la Turquie, rétablir son rôle de puissance régionale passe par une réaffirmation de son appartenance au « monde musulman ». L’engagement marqué au sein de l’Organisation de la Conférence Mondiale Islamique (OIC) -depuis 2005, l’OIC dispose pour la première fois de son histoire d’un secrétaire-général turc- et le langage utilisé par les dirigeants de l’AKP, faisant appel aux références religieuses, en témoignent. La Turquie a longtemps été considérée, principalement dans le monde arabe, comme un « mauvais musulman », comme le pays ayant aboli le califat et installé un système laïc avec la République de Turquie. Ses relations avec les pays arabes ont quant à elles toujours été teintées d’une méfiance historique –les Turcs ayant considéré pendant longtemps que les Arabes auraient « trahi » l’Empire ottoman. L’AKP tente aujourd’hui de conforter la Turquie en tant qu’intervenant majeur dans les relations internationales, et, par ce biais, en tant que médiateur entre l’Occident et l’Orient, s’éloignant de l’image de « quémandeur » dépendant du bon vouloir de l’UE. A travers sa réaffirmation politique, la Turquie souhaite faire preuve d’une certaine suffisance et confiance, sentiments mis à mal par l’attitude hostile de certains politiciens européens. Même si le premier Ministre britannique David Cameron a récemment affirmé son soutien à l’adhésion de la Turquie, en comparant l’hostilité dont celle-ci est victime à la manière dont l’Europe regardait le Royaume-Uni dans les années 1960, l’enfermement de la France dans une attitude de rejet depuis l’élection de Nicolas Sarkozy et la position controversée de l’Allemagne autour d’un partenariat privilégié contribuent à la prise de distance côté turc.
La politique et le marché intérieurs monopolisent l’attention des Turcs
La politique intérieure monopolise aussi l’attention des Turcs. Au mois de septembre dernier, le projet de réforme constitutionnelle du gouvernement obtenait plus de 56% des voix par référendum, ce qui fut présenté comme une consécration de la politique de l’AKP. La campagne du référendum s’était transformée en campagne opposant principalement l’AKP à ses adversaires du camp dit « laïc et kémaliste », principalement le parti de l’opposition CHP. Le conflit entre le gouvernement et les forces armées –comme dans l’affaire Ergenekon, complot contre le gouvernement impliquant entre autres d’anciens généraux–, le conflit autour de la question de la laïcité, ainsi que la poursuite du conflit avec les rebelles kurdes dans la zone du Sud-Est, font passer la question de l’adhésion européenne au second plan.
Mais la Turquie reprend aussi confiance sur le plan économique. Le pays sort en effet de l’état de crise endémique dont il souffrait depuis plusieurs années. L’économie turque a progressé de 10,3 % au second trimestre de cette année, soit le plus fort taux de croissance en Europe et le quatrième au monde. Son inflation, autrefois galopante, semble aujourd’hui se juguler, la dette publique du pays a été ramenée de 75% à 40% du PIB et les revenus ont doublé en moins de dix ans. Même si le chômage persiste, les perspectives, en particulier pour les jeunes cadres, restent ouvertes et le rêve européen n’est plus forcément de mise. Le sentiment d’hostilité de la part d’une partie de l’UE, un agenda politique axé sur la montée en puissance régionale et la réhabilitation d’un marché intérieur longtemps jugé sinistré, ont amené les Turcs à ne plus voir l’Union européenne comme la priorité absolue. Cependant, comme le rappelait Deniz Vardar, professeur à l’Université de Marmara interrogée par l’observatoire de la Vie Politique Turque (OVIPOT), l’opinion publique turque est « conjoncturelle et affective ». « Je ne rejette pas l’Union européenne. Simplement, pour le moment je n’y pense pas vraiment », conclut Volkan. Si les rapports sont tendus, le divorce n’est pas encore prononcé côté turc.


Newsletter
Euros du Village
Gli Euros
Die Euros
The Euros
Los Euros
Ajouter un commentaire


Ajouter un commentaire

(14)
