Le Parti Conservateur, ou l’OVNI du Parlement Européen
En quittant le groupe du Parti Populaire Européen pour créer un nouveau groupe des Conservateurs et Réformistes Européens (CRE), le jeune leader du parti Conservateur, David Cameron, a mis en pratique un choix annoncé depuis son arrivée à la tête du parti en décembre 2005. Revendiquant chichement son euroscepticisme, Cameron consomme le divorce avec un PPE et une droite continentale considérée comme trop eurofédéraliste. Même s’il est probable que les 26 eurodéputés Conservateurs voteront de manière semblable à leurs collègues chrétiens démocrates et libéraux du PPE sur la plupart des sujets économiques, sociaux et environnementaux, la rupture est claire sur les sujets institutionnels et de relations extérieures (élargissement, politique de sécurité et de défense, commerce). Et leur vision combinant nationalisme et capitalisme décomplexé a rencontré un certain écho à droite, surtout dans les nouveaux Etats membres.

- Divorce à l’amiable
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Comme il l’avait annoncé dès 2005, le Parti Conservateur de David Cameron a bien quitté le groupe PPE de Hans-Gert Pöttering, jugé trop fédéraliste à son goût, pour former un nouveau groupe des « Conservateurs et Réformistes Européens ». Si la constitution de ce groupe peut apparaître comme une victoire pour Cameron, lui donnant plus de liberté pour défendre son « euroréalisme » proclamé, certains lui prédisent également un retour de baton : au coeur d’un petit groupe pas forcément très homogène, les eurodéputés Conservateurs pourraient bien avoir du mal à peser au sein du PE, tandis que l’ultraconservatisme de certains partenaires s’oppose frontalement à l’image jeune et moderne que le leader tory, qui espère devenir premier ministre l’an prochain, s’efforce de dégager.
Photo : Parlement Européen.
La formation d’un groupe au Parlement européen impose en effet une alliance entre au moins 20 députés provenant de six Etats-Membres différents. Pour créer un nouveau groupe (étape absolument nécessaire pour qui veut peser au sein de l’assemblée), David Cameron a donc dû démarcher de nombreux alliés, et force est de constater que le résultat est haut en couleur. On y retrouve notamment l’ODS (Parti Démocratique Civique) du flamboyant président tchèque, Vaclav Klaus, le parti polonais Droit et Justice des frères Kaczinski, connu pour leurs positions ultranationalistes et très conservatrices, mais aussi le parti letton « Pour la Patrie et la Liberté », qui cache peu son homophobie... Une stratégie d’alliance critiquée par plusieurs analystes de la presse anglaise, tant les positions ultraconservatrices de certains partis membres du groupe CRE vont à l’encontre de la vision d’un renouveau conservateur, moderne et repositionné au centre de l’échiquier politique, promu par Cameron (et qui a jusqu’à présent fait son succès). Néanmoins, en représentant la majorité des députés de ce groupe (26 sur 54), les Tories seront vraisemblablement en mesure d’influer largement sur les positions défendues communément, voire de dicter leur loi à leurs collègues. De fait, l’euroscepticisme - au sens d’une crainte viscérale du développement d’un « super-Etat » européen- fait partie du code génétique des Conservateurs. La nouvelle législature sera intéressante afin de voir si la création de ce nouveau parti constitue un tournant dans l’histoire du Parlement européen ou une simple parenthèse dans l’histoire turbulente des politiciens britanniques à Bruxelles.
Le rapport qu’entretiennent les conservateurs britannique vis-à-vis de l’UE est pourtant plus complexe qu’il n’y paraît, car il oscille entre euroscepticisme affiché et pragmatisme forcé. Ainsi, c’est sous un gouvernement conservateur que la Grande Bretagne a rejoint l’Union Européenne en 1973. Et si Mme Thatcher a largement influé sur l’orientation aujourd’hui profondément eurosceptique de son parti, s’opposant à toute forme de supranationalisme ou parvenant à limiter la participation budgétaire de son pays, c’est aussi elle qui accepta de signer l’Acte Unique en 1986, lequel opéra de larges transferts de souveraineté et renforça massivement les pouvoirs du Parlement Européen. Son successeur, John Major, poursuivit cette politique conciliante mais inavouée en signant le Traite de Maastricht en 1992, tout en se félicitant devant la Chambre des Communes d’avoir réussi à empêcher l’inscription des termes d’« Union fédérale » dans le Traité. Victoire symbolique certes, mais aux conséquences finalement limitée, car comme le fit remarquer Jacques Delors, les mots importent peu face à une nouvelle réalité politique.
Le Parti Travailliste, ou l’expert ès ambiguïté

- Richard Corbett, Labour
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Elu au PE depuis 1996, ce travailliste est membre de la commission des affaires constitutionelles. ll a notamment, en tant que conseiller politique du groupe du Parti Socialiste Européen, contribué à la rédaction des traités de Maastricht et d’Amsterdam, lesquels ont significativement accru les pouvoirs du PE.
(Photo : Parlement européen)
Qualifier les travaillistes d’eurosceptiques est plus délicat. En effet, depuis l’arrivée au pouvoir de Tony Blair, le « New Labour » s’est fréquemment posé en fervent partisan d’une participation sans équivoque de la Grande Bretagne à l’UE, l’ancien premier ministre allant même jusqu’à se présenter comme « le dirigeant le plus pro-européen de l’histoire du Royaume-Uni ». Mais ici aussi, la ligne politique suivie en réalité par les travaillistes est plus ambigüe, et souvent teintée d’opportunisme. Ainsi, Tony Blair a fréquemment défendu l’intégration européenne avec l’argument qu’« il est de l’intérêt britannique de faire partie de l’UE. » Une position en soi tout à fait légitime, et même logique, mais qui cache aussi un double sens : l’UE oui, mais seulement quand celle-ci est compatible avec les intérêts britanniques, c’est-à-dire l’intégration à la carte. Tony Blair fut bien, sous certains aspects, un premier ministre engagé en faveur de la poursuite de l’intégration européenne : il signa les Traité d’Amsterdam et de Nice (en revenant notamment sur l’exemption obtenue auparavant par le Royaume-Uni de ne pas participer aux éléments de politique sociale) et s’impliqua avec un certain enthousiasme dans les débats sur le Traité Constitutionnel. Cependant, son alignement sur la politique de George Bush lors de l’intervention militaire américaine en Irak entraîna une division de l’UE et mit un terme définitif à toute politique européenne de défense, pourtant initiée par Jacques Chirac et lui-même au sommet de Saint Malo en 1998. Plus tard, après l’échec des référendums français et néerlandais sur la Traité Constitutionnel, il annula le référendum promis dans son pays (et qui, bien que très risqué, aurait enfin été l’occasion de créer les conditions d’un vrai débat sur l’Europe en Grande-Bretagne) avant de remettre en cause la valeur de la Charte des Droits Fondamentaux durant les négociations sur le Traité de Lisbonne, Charte qu’il avait pourtant lui-même acceptée et louée auparavant. Tout ceci sans parler du référendum sur la monnaie unique, annoncé comme « le » grand chantier européen de son mandat mais finalement remis aux calendes grecques... Le Tony Blair farouchement pro-européen des débuts avait vécu, remplacé par un suiviste de « l’opinion publique » usé par le pouvoir.
Malgré tout, Tony Blair a profondément renouvelé la doctrine européenne du Parti Travailliste, très anti-européenne jusque dans les années 1980, la Communauté européenne étant perçue comme un projet capitaliste d’exploitation des travailleurs. Pour Blair, ainsi que pour son successeur Gordon Brown, l’Europe est synonyme de modernité même s’ils poursuivent pragmatiquement les politiques d’opt-outs (exemptions) de Madame Thatcher, en particulier sur l’espace Schengen et l’Union Economique et Monétaire, et pratiquent la politique des « lignes rouges » (positions non-négociables) dans les négociations européennes.
A bout de souffle après 12 ans de pouvoir et deux dernières années catastrophiques marquées par les scandales, les défaites électorales et la crise économique, le Labour fut le grand perdant des élections européennes de juin 2009. Arrivé en troisième position, derrière le nationaliste « United Kingdom Independence Party » (UKIP), il ne disposera que de 13 eurodéputés (contre 19 précédemment). Sous la précédente législature, les eurodéputés travaillistes se révélèrent, non sans surprise, plus européens que la majorité des députés britanniques. Ils soutiennent généralement une vision sociale de l’Europe, la protection des droits individuels et la coopération dans les domaines de l’immigration voire de la politique étrangère. Certains soutiennent même l’adoption de l’Euro pour leur pays. Mais on ne peut manquer de reconnaître la différence de posture des politiciens travaillistes à Bruxelles et à Londres, où ils ont encore bien du mal à défendre l’Europe d’une manière convaincante. Comme le dirait Margareth Thatcher, les eurodéputés travaillistes se sont « européanisés ».

- Graham Watson, LibDems
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Chef du groupe de « l’Alliance des Démocrates et Libéraux pour l’Europe » (ALDE) pendant la législature 2004-2009, ce libéral britannique a acquis un vrai poids au sein de l’assemblée de Strasbourg et dans les milieux décisionnels européens en général, voire même un certaine notoriété (pour député européen, s’entend). Jouant son va-tout, il tente après les européennes de 2009 de négocier le soutien de son groupe au futur président de la Commission par sa propre élection à la présidence du Parlement européen. Peine perdue, puisque les groupes PPE et S&D (socialistes et démocrates) ont reconduit l’accord selon lequel ils se partagent la présidence de l’assemblée. Ayant abandonné son poste de chef de groupe au Belge Guy Verhofstadt, Watson se retrouve désormais sans mandat officiel... et devra donc trouver d’autres moyens pour conserver son influence.
(Photo : Parlement Européen)
Les LibDems, ou les combattants solitaires
Les Libéraux Démocrates, positionnés au centre de l’échiquier politique britannique, ont gardé leurs 11 sièges au Parlement de Strasbourg lors des dernières élections européennes. Membres de l’ALDE, ils défendent une ligne centriste, libérale et fédéraliste. Les LibDems représentent le seul parti britannique à avoir toujours défendu l’adhésion de la Grande Bretagne à l’UE, à prôner plus d’intégration politique et à s’engager pour une démocratisation des institutions bruxelloises. On peut même parler de « tropisme fédéraliste » très marqué à leur égard, comme en témoigne la proposition de traité constitutionnel soumise par Andrew Duff lors de la Convention sur l’Avenir de l’Europe (chargée de rédiger le défunt Traité Constitutionnel). Les LibDems sont encore les seuls, au Royaume-Uni, à avoir soutenu sans réserve le Traité Constitutionnel et le Traité de Lisbonne, et à exprimer leur scepticisme vis-à-vis des « d’opt-outs » dont bénéficie la Grande-Bretagne. Pourtant, les libéraux n’ont pas profité de la déroute du Labour et, vu le système majoritaire, il est très peu probable qu’ils accèdent un jour au pouvoir. Cette posture d’éternel opposant centriste leur assure néanmoins un rôle non négligeable sur l’échiquier politique d’outre-manche et peut parfois orienter le débat de manière favorable, loin des clichés anti-européens de la politique britannique.
Bien que se revendiquant libéraux, au niveau européen les LibDems sont bien plus « sociaux libéraux » qu’apôtres du marché et de la dérégulation, rôle déjà rempli par les Conservateurs. Lors de cette législature, ils pourront compter sur quelques eurodéputés chevronnés qui jouent une place centrale à Strasbourg et à Bruxelles. Chef de groupe de l’ALDE pendant huit ans, Graham Watson a cédé sa place à l’ancien Premier belge Guy Verhofstadt. Il briguait la présidence de l’assemblée mais devra sans doute se contenter de jouer de son influence ailleurs. Par contre, la londonienne Sharon Bowles dirigera la stratégique Commission des affaires économiques et monétaire et jouera donc un rôle central dans la réforme de la régulation financière promise depuis le déclenchement de la crise.
Le UKIP, ou l’opposition dogmatique

- Nigel Farage, UKIP
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Le leader du UKIP, parti qui souhaite que le Royaume-Uni quitte l’UE, est eurodéputé depuis 1999. Il est, depuis les élections européennes de juin 2009, co-président du groupe Europe des Libertés et de la Démocratie (ELD) qui regroupe notamment la Ligue du Nord italienne et le Parti Populaire Danois, partis qui avaient initialement envisagé de rejoindre le groupe ECR fondé par les Conservateurs britanniques.
(Photo : Parlement Européen)
Aux antipodes des LibDems, le UKIP (United Kingdom Independance Party) de Nigel Farage symbolise la position la plus « caricaturalement britannique » vis-à-vis de l’intégration européenne. Bien que ce parti soit plus connu au Parlement Européen pour la stratégie d’obstruction systématique pratiquée par ses 9 députés (13 à partir de 2009) que pour son influence sur la législation européenne, ses 16% de voix recueillies lors du dernier scrutin de juin prouvent que son discours est de plus en plus partagé par la population. Ce parti prône le retrait immédiat du Royaume Uni de l’UE. Fin provocateur, Nigel Farage a récemment affirmé que l’Union Européenne était responsable de la crise financière, arguant que le Royaume Uni était affaibli du fait des fonds octroyés à l’UE. Selon les sondages, cette attitude paie, puisqu’une part grandissante de la société britannique ne serait pas uniquement sceptique vis-à-vis de la poursuite de l’intégration européenne, mais même en faveur d’un retrait pur et simple de l’Union. Même si une telle évolution est très improbable, du fait de contraintes politiques très fortes et des chances quasi-nulles du UKIP d’arriver un jour au pouvoir à Westminster, la résonnance grandissante de ce discours n’est pas sans conséquences politiques, puisque selon un mécanisme bien connu, elle pousse les Conservateurs voire l’ensemble de la sphère politique britannique à durcir leur euroscepticisme.
Un drôle d’assortiment
Les partis britanniques sont-ils représentatifs d’une société de plus en plus mal à l’aise en Europe ou s’efforcent-ils de modérer l’euroscepticisme réputé généralisé du Royaume Uni ? Les résultats des élections de 2009 montrent que les partis à l’euroscepticisme marqué (Conservateurs, UKIP, voire même le « British National Party » d’extrême droite) séduisent aujourd’hui la moitié des électeurs au Royaume-Uni. Dans la pratique, il convient pourtant de tempérer les effets de ce relatif succès. Sur la plupart des politiques européennes, les parlementaires britanniques, eurosceptiques ou pas, jouent le jeu du débat parlementaire. Le système parlementaire européen, basé sur de larges compromis entre groupes politiques, est largement défavorable à l’obstructionnisme. Il est d’ailleurs assez révélateur que lors du vote sur le Traité de Lisbonne en 2007, les parlementaires eurosceptiques britanniques aient été obligés de se déguiser en poulets pour faire entendre leur voix. L’Assemblée européenne n’a en effet que peu d’influence sur les grandes questions institutionnelles et sur l’avenir de l’Union. Les eurosceptiques seront donc encore tiraillés par le dilemme fondamental du ‘love it or leave it’.
Illustration : Vera Kissler


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