Rencontre avec les deux eurodéputés du bout du monde

Interview croisée des eurodéputés le plus au nord et le plus au sud

Tout sépare en apparence Svanstein, au Nord de la Suède, et Kouaoua en Nouvelle-Calédonie. Et pourtant, ces deux villes aux antipodes de l’Union européenne font bel et bien partie de l’UE et ont vu naître Cécilia Wikström et Maurice Ponga.

« Unis dans la diversité », la devise de l’Union européenne, n’a jamais aussi bien porté son nom : si les deux Eurodéputés ont révélé au cours de cet entretien des cultures bien différentes, ils se sont tous les deux montré profondément européens et n’hésitent pas à parcourir des milliers de kilomètres par mois pour venir travailler à Bruxelles et Strasbourg. Interview croisée.


Cécilia Wikström et Maurice Ponga

Cécilia Wikström est née à Svanstein, au Nord de la Suède à la frontière avec la Finlande en 1965. Titulaire d’une maîtrise en théologie, elle a été Députée au Parlement suédois de 2002 à 2009. Membre du groupe ALDE au Parlement européen, l’Eurodéputée fait partie des commissions des affaires juridiques, de l’emploi et des affaires sociales, et des libertés civiles, de la justice et des affaires intérieures.

Maurice Ponga est né à Kouaoua, en Nouvelle Calédonie en 1947. Originellement instituteur, il a été membre du gouvernement de Nouvelle-Calédonie pendant 10 ans, en charge principalement de l’agriculture puis de la jeunesse. Désormais Eurodéputé du PPE, il est membre des commissions du développement et du développement régional et fait partie des délégations pour les relations avec l’Australie et la Nouvelle-Zélande et ACP-UE.

Le Parlement européen : un rêve ?

Cecilia Wikström : J’ai été députée pendant 7 ans au sein du Parlement suédois, et j’avais envie de changer, que cela soit vers plus de local ou vers plus d’international. Et j’ai eu cette merveilleuse opportunité d’être élue députée européenne. Je suis très heureuse de ce nouveau défi dans ma vie.

Maurice Ponga : « Être député européen », je ne parlerais pas d’un rêve mais plus d’une étape. En effet, j’ai été ministre dans le gouvernement de mon pays, la Nouvelle-Calédonie, pendant dix ans. La fonction de député européen est donc un « aboutissement » dans mon parcours politique. C’est une grande responsabilité, et je suis heureux et fier de pouvoir l’assumer.

Depuis combien de temps êtes-vous Député ?

Cecilia Wikström : Depuis 2009.

Maurice Ponga : C’est également mon premier mandat.

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Quel est le souvenir le plus fort au Parlement européen ?

Cecilia Wikström : J’en ai beaucoup mais mon plus fort, c’est le premier jour de la première session plénière quand le Président Buzek a donné son premier discours. Il a dit une chose très émouvante, que nous venons d’Etats très différents, des anciens, des nouveaux, du Nord, du Sud, de l’Est, de l’Ouest, mais que nous étions là pour servir une seule Union européenne unie. J’ai pleuré ce jour là !

Maurice Ponga : Mon arrivée au Parlement européen. J’ai été pendant dix ans ministre en Nouvelle-Calédonie et mon arrivée au Parlement européen a été un moment fort. Je passais d’un gouvernement à onze membres à une enceinte de 736 députés. Je savais que c’était le début d’une grande aventure.


Avez-vous rencontré des difficultés pour vous adapter à votre mandat ?

Cecilia Wikström : Non, pas vraiment, étant donné que j’étais députée nationale avant. Par contre je reconnais que ça prend beaucoup plus de temps d’aller travailler maintenant, en particulier pour aller jusqu’à Strasbourg. Mais je l’assume, parce qu’être députée européenne est à la fois un grand plaisir et une grande responsabilité.

Maurice Ponga : Ce n’était pas évident comme tous les débuts : apprendre à m’adapter au calendrier du Parlement européen, aux travaux en commissions parlementaires, aux réunions de groupe politique… Maintenant, je suis familier avec les procédures. Tout comme ma collègue, je mets plus de temps pour venir travailler au Parlement européen. En effet, ma circonscription est maintenant à plus de 22 000 km !

Qu’est-ce qu’un bon député pour vous ?

Cecilia Wikström : Un bon représentant de ses électeurs au Parlement européen.

Maurice Ponga : Un élu proche de ses citoyens, qui va à leur rencontre et qui prend le temps de les écouter. C’est également un député présent en commission parlementaire et en plénière pour défendre au mieux ses idées.

Votre éloignement géographique a-t-il été un frein à votre candidature ?

Cecilia Wikström : Absolument pas. Je suis, je le pense, une réelle Européenne. Donc l’éloignement géographique n’est pas entré en ligne de compte. Je dois dire que j’ai été surprise d’être élue. Normalement mon parti ne fait élire qu’un député, et comme je n’étais pas en tête de liste, je pensais rester en Suède. Mon élection a été une belle surprise. Je l’ai pris comme un nouveau défi dans ma vie.

Maurice Ponga : Je ne parlerais pas de frein, mais il est vrai que l’éloignement entraine des contraintes et des difficultés supplémentaires.

Par quels moyens arrivez-vous à Bruxelles ou à Strasbourg ?

Cecilia Wikström : Pour arriver à Bruxelles, c’est facile. Je prends un avion de Stockholm et j’y suis en 2h10. J’arrive maintenant un peu plus près de Stockholm, je suis à l’aéroport en 25 minutes. Pour Strasbourg par contre, c’est beaucoup plus compliqué : je dois changer d’avion à Amsterdam le plus souvent, et le trajet me prend en tout entre 6h et 7h.

Maurice Ponga : Je vis entre Paris, Bruxelles, Strasbourg et la Nouvelle-Calédonie. J’utilise donc le train pour mes déplacements sur le continent. Lorsque je rentre en Nouvelle-Calédonie, tous les deux mois environ, c’est 24 heures de vol !

Considérez-vous avoir une culture « nordiste/sudiste » ?

Cecilia Wikström : Les Suédois sont connus pour être assez « carrés », en cela oui je me reconnais. On dit également qu’ils rêvent un peu trop et qu’ils ne parlent pas assez, ce qui n’est pas du tout mon cas ! Par rapport à l’Europe, je constate que les Suédois sont encore loin de se sentir concernés. Je suis toujours assez troublée de constater que les medias ne répercutent pas ce qui se passe à l’échelon européen autant que les medias français ou allemands. C’est un peu difficile de transmettre à mes citoyens le message de ce que nous faisons. J’ai l’impression que les Suédois sont en général plus réticents aux affaires européennes. Nous n’avons pas l’euro, nous ne sommes pas membres de l’OTAN, nous sommes neutres. Je le regrette.

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Maurice Ponga : En tant qu’ilien, j’ai des références parfois différentes des continentaux. En effet, en Nouvelle-Calédonie, nous avons un autre rapport au temps et aux personnes. Nous prenons notre temps pour toute chose et sans précipitation. Le fait de vivre dans un territoire exigu nous invite à trouver des solutions consensuelles. En tant que Français, je me retrouve dans les valeurs partagées par la famille « Europe ».

Avez-vous constaté des choses qui vous ont choqué en tant que Calédonien/ Suédoise lors de votre arrivée au Parlement européen ?

Cecilia Wikström : Je n’ai jamais été choquée, mais plutôt surprise quelque fois. Par exemple, j’ai été étonnée de constater qu’il était très facile de s’entendre avec les autres députés des autres Etats membres et de s’adapter finalement à cette nouvelle ambiance du Parlement européen. J’ai été étonnée aussi de voir à quel point il était facile de trouver un logement à Bruxelles.

Maurice Ponga : Moi non plus je ne me suis jamais senti choqué mais plutôt surpris. Je pense notamment à la dimension architecturale des bâtiments. Ils sont gigantesques. Une autre chose également qui n’était pas « habituel » est le climat avec des journées très courtes en hiver et pas forcément ensoleillées, mais je m’y suis bien habitué. Enfin, une autre chose qui m’a étonné est le fait de travailler en 23 langues différentes. Je suis impressionné d’entendre autant de langues au sein des bâtiments du Parlement européen.

Pensez-vous que l’UE est trop centrée sur les anciens Etats membres et pas assez sur ceux qui sont plus éloignés du centre de décision, comme la Suède ou plus encore, les RUP ?

Cecilia Wikström : Oui en effet. Le dialogue principal est souvent uniquement entre la France et l’Allemagne et ça rend les choses un peu difficiles quelque fois.

Maurice Ponga : L’Union européenne évolue et s’agrandit au fil des ans. Les Etats membres doivent prendre le temps de comprendre le fonctionnement des institutions européennes mais également découvrir les spécificités de chaque Etat membre et nouer des relations de confiance. Pour ce qui est des RUP, leurs spécificités a été reconnue dans les traités, ce qui permet d’avoir des aménagements lorsque des textes législatifs sont adoptés.

Dans quel contexte avez-vous entendu parler de l’UE la première fois ?

Cecilia Wikström : A l’école.

Maurice Ponga : J’ai également pour la première fois entendu parler de l’Union européenne sur les bancs de l’école. Ce n’est que plus tard, lorsque je me suis lancé en politique, que j’ai véritablement abordé les questions européennes et l’Union européenne en tant que telle.

Vous apparaissait-elle à cette époque éloignée dans tous les sens du terme (géographiquement et mentalement) ?

Cecilia Wikström : Tout à fait. Nous n’avons pas l’histoire commune qui a créé l’Union européenne en tant que référence. Nous n’avons pas participé à la Seconde Guerre Mondiale, donc nous ne nous sentons malheureusement que très peu concernés par l’UE. Cette histoire donne une bonne explication de la difficulté des Suédois à se sentir impliqués dans les affaires européennes.

Maurice Ponga : Géographiquement oui. Mentalement, il est difficile de saisir et comprendre l’Union européenne au début.

Considérez-vous que l’Europe soit éloignée des citoyens ? Et éloignée des citoyens de votre circonscription ?

Cecilia Wikström : Oui, et c’est un défi pour moi. Les Suédois se considèrent avant tout comme Suédois, pas comme Européens. Nous ne sommes pas ce que Churchill disait en 1947, en disant que les Européens devaient se sentir avant tout comme Européens. L’esprit pan européen n’est pas là. J’espère pour le futur que mes enfants sera la première génération à se sentir autant Suédois qu’Européens, mais pour ma génération, c’est déjà trop tard.

Maurice Ponga : Il est vrai que l’Europe est un sujet dont on parle peu sur la scène locale calédonienne. Les calédoniens découvrent l’Europe dans les réalisations où les projets mis en œuvre sur le terrain - je pense notamment aux financements d’infrastructures ou bien encore à des programmes comme ERASMUS qui permettent à des étudiants de venir en Europe. L’action de l’Europe doit encore être promue en Nouvelle-Calédonie et je m’y efforce.

Comment réussissez-vous, quand vous rentrez dans votre circonscription, à communiquer efficacement vis-à-vis des citoyens ?

Cecilia Wikström : Dès que j’ai été élue, j’ai créé un blog (http://ceciliawikstrom.blogspot.com/) sur lequel je mets régulièrement les actualités européennes. Je fais également chaque semaine un petit film pour rendre tout cela plus dynamique. C’est très apprécié. Le problème avec notre collège électoral, c’est que la Suède entière est une circonscription unique : il est très difficile d’aller à la rencontre de tous les citoyens. C’est 7h de vol pour aller du Sud de la Suède au Nord.

Maurice Ponga : Ma circonscription est également très vaste puisque je représente les citoyens de l’outre-mer français et plus particulièrement ceux de la section Pacifique. Mais j’ai mis un point d’honneur à ne pas perdre ce lien avec les citoyens de ma circonscription, ce qui est un vrai défi. J’ai ainsi mis en place un site internet dans lequel on peut suivre mes activités au sein du Parlement européen : www.mauriceponga.eu Par ailleurs, j’ai un assistant à Paris, une autre en Nouvelle-Calédonie et une autre en Polynésie Française qui se charge de faire le relais au niveau local. Enfin, avec l’unité des visites et séminaires du Parlement, j’offre la possibilité à des citoyens ultramarins de venir découvrir le Parlement européen.

Pensez-vous que l’UE doive s’élargir encore ?

Cecilia Wikström : Oui, l’élargissement est notre succès, nous devons continuer. Nous sommes unis dans la diversité et nous devons garder ça à l’esprit.

Maurice Ponga : Je crois que l’Union européenne est une Union d’Etats qui partagent les mêmes valeurs et souhaitent aller ensemble dans la même direction. Si de nouveaux Etats souhaitent adhérer, il faut qu’ils respectent et partagent ses valeurs.

Quel est le moment le plus marquant de la construction européenne à vos yeux ?

Cecilia Wikström : Son début avec la CECA, le vrai point de départ de cette aventure et le moment le plus important. Que des anciens ennemis décident qu’il n’y aurait plus jamais de guerre sur le sol européen, c’était vraiment le moment le plus fort pour moi de la construction européenne.

Maurice Ponga : Un moment fort de la construction européenne a été pour moi la création de la citoyenneté européenne en 1992. Le symbole politique était fort. L’introduction d’une monnaie unique, l’euro, a également été une étape importante pour de nombreux Européens.

3 choses que vous changeriez en Europe.

Cecilia Wikström : Tout d’abord j’aimerais qu’il y ait plus de transparence dans les institutions européennes. Je voudrais également moins de bureaucratie. Et finalement, nous avons besoin de décider que le Parlement européen n’ait qu’un siège, que nous n’ayons pas à aller à Bruxelles et à Strasbourg. C’est un immense gâchis d’argent et c’est mauvais pour l’environnement. Ce n’est pas juste. Nous ne pouvons pas regarder nos citoyens dans les yeux et dire que c’est une bonne utilisation de l’argent des contribuables. En tant que politique, on doit considérer cela, surtout en période de crise économique.

Maurice Ponga : Il faudrait mettre en place une gouvernance économique européenne afin de doter l’Union des outils nécessaires à son action. Je souhaiterais également que l’Union européenne soit un espace de liberté et de circulation et que de véritables partenariats soient menés avec nos voisins sur les questions d’intérêt commun. Enfin, une meilleure visibilité des actions de l’Union me parait nécessaire. L’Europe manque de visibilité sur la scène mondiale, il faut la renforcer. Enfin, il faudrait favoriser les liens entre les Européens en invitant à plus de mobilité.

Comment voyez-vous l’Europe en 2030 ?

Cecilia Wikström : Toujours prospère, avec encore plus de pays membres. Et nous devons enlever les obstacles au marché intérieur, et cela bien avant 2030 !

Maurice Ponga : : Une Europe, plus forte qui sera en mesure de relever les défis du changement climatique et promouvra et défendra son modèle de développement économique et social fondée sur une économie sociale de marché.


Crédit photo : José Lavezzi, Euros du Village


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catherine verger
1er juin 2011
09:47
Rencontre avec les deux eurodéputés du bout du monde

Très bonne idée cette interview croisée.

Davide D.
11 septembre 2011
12:41
Rencontre avec les deux eurodéputés du bout du monde

J’ai recontré aussi Ponga cet année. Franchement, je trouve qu’il n’a aucune idée de son travail, ce sont ses deux assistantes qui lui preparent tout dossier.

Il disait se battre pour plus des droits culturels pour les populations Kanak originaires de la Nouvelle Calédonie, mais ensuite il ne connaissait rien à propos du fait que la France s’obstine à refuser de signer la Charte Européenne des Langues Régionales du Conseil de l’Europe. Comme Ponga fait parti de l’UMP, il faudrait qu’il fasse pression auprès de ses memes collègues à Paris.

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Auteurs

Marie RAMOT

Diplômée de l’Institut d’Etudes Politiques de Strasbourg section Etudes européennes, Marie est allée s’expatrier à Bruxelles en 2005 pour se rapprocher des institutions européennes. Elle y a effectué un stage auprès de Marie-Line Reynaud, eurodéputée (...)
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