Le Brésil, terre d’avenir
Sans avoir lu Jean-Christophe Rufin ou Stefan Zweig, tout un chacun sait que les liens entre l’Europe et le Brésil sont nombreux et profonds. Aujourd’hui, les échanges universitaires se multiplient des deux cotés de l’Atlantique, les entreprises européennes investissent massivement au Brésil (dans les transports, les télécommunications, le tourisme, les services financiers), les produits brésiliens sont de plus en plus consommés en Europe. Le 20 juillet, le gouvernement brésilien a révisé à la hausse ses prévisions de croissance : pour 2010, la croissance brésilienne est estimée à 7,5% par la CEPAL et pas moins de 1.7 millions d’emplois ont été créés durant la même période, soit des valeurs supérieures aux performances précédant la crise des subprimes. Cette croissance, due à l’évolution du marché interne brésilien et au regain de confiance des consommateurs est de bon aloi. Néanmoins, pour être durable, cette reprise de l’activité économique devrait pouvoir bénéficier d’un environnement commercial plus favorable, afin d’éviter un creusement du déficit de la balance des paiements provoqué par une contraction des exportations et une augmentation des importations. C’est la raison pour laquelle des accords de libre échange avec de grands acteurs commerciaux tels que l’Union Européenne sont cruciaux. Une situation qui pousse les grandes entreprises à accroître leur pression sur les gouvernements européens (et la Commission européenne).
Au plan politique également, les liens se tissent. Récemment, le Parti Socialiste Européen a rencontré le Parti des Travailleurs (le parti du président Lula) en vue d’un agenda politique commun sur les grandes questions internationales, comme la création d’une taxe sur les transactions financières.
La PAC comme pierre d’achoppement
Lors de ce quatrième sommet, le président de la Commission européenne, José-Manuel Barroso, et le président du Brésil, Luiz Inacio Lula de Silva, n’ont pas manqué de souligner ces liens profonds. Mais, en dépit de ces liens et malgré l’optimisme partagé des deux présidents, les blocages restent nombreux, en particulier dans les dossiers commerciaux. En point de mire, l’accord de libre échange Union Européenne-Mercosur (Argentine, Paraguay, Uruguay, dont le Brésil va prendre la tête) commencé voilà plus de 10 ans et en stand-by depuis 6 ans, suspendu jusqu’à présent aux résultats du cycle de Doha. Sous l’impulsion de la Présidence espagnole, les négociations ont néanmoins récemment repris.
Bien que le président Lula ait répété à qui veut l’entendre avoir l’ambition de conclure l’accord entre le Mercosur et l’UE avant la fin de son mandat, la perspective d’un tel accord avant la fin 2010 reste fort improbable. La Politique Agricole Commune reste (comme d’habitude) la pomme de discorde à la conclusion d’un accord de libre échange entre blocs régionaux. Le sujet est ultra sensible et il a fait capoter les négociations sur un Accord de Libre Échange jusqu’à maintenant. Le mois passé, le Commissaire européen à l’Agriculture Dacian Ciolos, poussé notamment dans le dos par la Grèce, avait accusé l’Argentine d’imposer des restrictions aux importations de produits agricoles en provenance de l’UE. L’Argentine a démenti ces allégations. Tout cela donne du grain à moudre aux opposants d’un tel accord de libre échange, notamment de France ou d’Irlande, qui craignent de voir les marchés européens inondés de bœuf argentin ou de soja brésilien. Pour un géant vert comme le Brésil, l’enjeu n’est pas mince. Ainsi ses exportations de bœufs envers l’UE avaient chuté de pas moins de 85% en 2009 pour des motifs phytosanitaires qui avaient tous les atours de mesure de protectionnisme déguisé.
Le discours de clôture du Président Lula a rappelé cette tension. Lors de ce sommet, le président Lula a gentiment désigné le principal opposant à cet accord : « Comme le camarade qui a le plus travaillé (contre cet accord) est mon grand ami Nicolas Sarkozy, j’ai la responsabilité de tenter d’attendrir le cœur des Français pour obtenir un accord ».
Avec une telle déclaration, le président Lula pointe les faiblesses de l’Union européenne : même si cette dernière a une pleine compétence en matière commerciale, elle reste profondément fragmentée par les velléités contraires de ses Etats Membres. Il y a quatre mois, Barack Obama s’exaspérait déjà de ne pas trouver d’interlocuteur unique au niveau européen pour traiter des grands dossiers internationaux (Iran, changement climatique, conflit israélo-palestinien, SWIFT et lutte contre le terrorisme). Les dirigeants américains se sont vite rendus compte qu’il fallait mieux traiter directement avec les grands Etats membres : Allemagne, France, Royaume-Uni, Italie. La déclaration du président Lula s’inscrit dans cette lignée.
En étant mieux coordonnée et mieux préparée, l’Europe, et en premier lieu la Commission européenne, aurait pu se passer de cette mise au point brésilienne. Pourtant, la négociation de cet accord nécessitera également des concessions importantes au sein du Mercosur notamment en matière de marchés publics, d’ouverture du secteur automobile et du respect des droits de propriété intellectuelle. Or la solidarité est beaucoup moins établie au sein du Mercosur qu’au sein de l’UE. Les secteurs automobiles restent souvent des chasses gardées et malgré le Traité d’Asunción les bagarres commerciales entre États membres du Mercosur sont légions et se résolvent plus devant l’OMC que devant le tribunal de résolution des différends du Mercosur.
La désUnion Européenne face au Brésil
Il faut dire que les motifs de mésentente sont nombreux entre les pays européens : la France, appuyée par neuf Etats membres, s’est inquiétée de l’impact de l’accord pour l’agriculture. Le soutien aux agriculteurs reste un sujet sensible pour de nombreux États Membres Devant le Sénat, le ministre français de l’Agriculture a ainsi déclaré : « Nous ne pouvons pas accepter que l’agriculture soit la variable systématique d’ajustement des discussions commerciales, que ce soit avec le Mercosur ou dans le cadre de l’Organisation mondiale du Commerce (OMC) ». Leurs voix sont entendues en Europe, notamment par les Irlandais et les pays d’Europe du Sud (Italie, Portugal, Espagne).
De l’autre côté, les industriels et les grandes entreprises européennes font pression pour une conclusion rapide de l’accord de libre échange. Toutefois, ils ne sont pas aidés à la Commission européenne. Cette dernière, sans doute habituée à un ancien mode de fonctionnement, n’a pas pris la peine d’informer le Parlement européen de la relance des négociations avec le Brésil. La réaction des eurodéputés ne s’est évidemment pas fait attendre et des critiques virulentes ont été exprimées.
Aux vieilles querelles entre Etats libre-échangistes et protectionnistes et entre industrialistes et agriculteurs s’ajoute aujourd’hui un débat sur la pertinence de continuer traiter avec les grands ensembles mondiaux, comme le Mercosur, la ligne historique de l’Union Européenne, ou de revenir aux négociations bilatérales, en l’occurrence Union Européenne- Brésil. Récemment, l’éditorialiste Ferdinando Riccardi qualifiait le projet d’accord UE-Mercosur de « projet rhétorique et idéaliste » : « L’expérience indique que ce genre de négociations entre deux groupements qui n’ont pas la même nature ni les mêmes objectifs sont destinées à traîner en longueur pour des résultats inexistants ou minimes. »
Cette opinion n’est pas neutre : elle exprime une lassitude, de la part de nombreux décideurs ou observateurs européens de faire avancer les négociations commerciales avec les grands partenaires. Elle exprime également un abandon, justifié ou non, de l’ambition européenne à porter et dupliquer son modèle dans le monde. Face aux difficultés de conclure un accord entre deux blocs, l’Union semble avoir opté pour une stratégie de bilatéralisation des négociations. La conclusion même du partenariat stratégique avec le Brésil en 2007, suite à l’échec des négociations commerciales avec le Mercosur de 2004, en était un signe avant coureur. Même si les domaines de coopération sur lesquels ce partenariat stratégique entend avancer ne concernent pas les échanges commerciaux, le signal qu’il envoie peut être préoccupant pour les membres du Mercosur. On avance en effet sur certains domaines tels que l’environnement, les sciences et technologies qui recoupent certains des objectifs du partenariat régional. L’UE envoie un peu le message « tous les membres du partenariat sont égaux mais certains sont plus égaux que d’autres »...La stratégie de négociations avec d’autres groupes régionaux dans l’hémisphère sud tels que la CAN (Communauté Andine des Nations) en est une confirmation. Ce changement de paradigme de la part de l’Union Européenne, pour compréhensible qu’il soit d’un point de vue pragmatique, risque de mettre à mal la solidarité interne de groupements régionaux dont l’UE s’est souvent faite le chantre par le passé. Les récentes déclarations du grand opposant de Lula, le candidat de droite à l’élection présidentielle José Luis Serra, semblent d’ailleurs aller dans ce sens. Ce dernier a suggéré qu’il pourrait être bénéfique au Brésil de conclure des accords commerciaux en marge du Mercosur. De tels accords au sein d’une union douanière ne sont évidemment pas impossibles, mais de telles déclarations ne sont pas pour rassurer les partenaires mercosuriens du Brésil qui craignent déjà que celui-ci ne s’impose comme un hégémon régional utilisant le bloc comme une projection de sa politique nationale.


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